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Full text of "Louis Mercier"

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fit./      cCftdi.a.Ù-m^'^ 


Louis   Mercier 


DU     MEMK    AUTEUR 


Au  DELA  DU  CŒUR,  nouvelles. 

Lks   Lumières,  album  tle  poèmes   en  prose  avec  trois  litho- 
graphies de  G.  Gass. 

Triptyques,  album  de  poèmes  en  prose  avec  ornements  de 

Paul  VULLIAUD. 

Vingt-quatre  poèmes  en  prose  pour  honorer  ma  Demeure 

ET  CHANTER   MON  JaRDIN. 

Conférence  sur  Albert  Samain,  avec  un  autographe. 

Conférence  sur  Emile  Verhaeren,  avec  un  portrait  et  un 
autographe. 

Conférence  sur  François  Coppée,  avec  un  portrait    et   un 
autographe. 

Louis  Le  Cardo.n.nel,  avec  un  autographe. 

Paul  Verlaine,  poète  catholique,  avec  un  portrait. 

Francis  Jammes,  poète  chrétien,  avec  un  portrait  et  un 
autographe. 

Charles    Guérin,   avec   une   préface    de  Francis  Jammbs, 
deux  autographes  et  un  portrait. 

RiOGRAPHiE    de    René    Bazin,    collection    des    Célébrités 
d'aujourd'hui. 

Notules,  pensées  et  réllexions. 


\ 

ALBERT    DE    BERSAUCOURT 


Louis    Mereier 


^^i^< 


PARIS 
JOUVE     ET    C'%     ÉDITEURS 

l5,    RUE    RACINE,    l5 
I9I2 


M.  Louis  Mercier  est  de  ces  poètes  qui  ont  la 
chance  d'écouter  leur  àme  et  de  Texprimer  à  loisir 
dans  le  calme  d'une  existence  lente  et  réfléchie.  A 
l'abri  de  toute  dissipation,  loin  du  tumulte,  insou- 
cieux des  succès  éclatants,  mais  fugitifs,  dont  se 
contentent,  parfois,  les  artistes  peu  scrupuleux,  il 
goûte,  dans  la  petite  ville  de  Roanne  où  l'a  fixé, 
depuis  1897,  une  besogne  de  journaliste,  le  charme 
d'un  décor  familier,  et  laisse  longuement  mûrir  en 
lui  de  graves  pensées  qui,  se  détachant  comme  les 
fruits  lourds  et  dorés  de  l'automne,  nous  valent 
ces  recueils  d'une  inspiration  sans  faiblesse  par 
lesquels  vivra  son  nom.  Il  a  une  autre  chance.  La 
gloire  qu'il  n'a  pas  cherchée  n'est  pas  encore  venue 

1 


jusqu'à  lui  et,  s'il  possède  l'estime  des  lettrés  qui 
est  le  juste  prix  de  son  noble  effort  et  le  plus  sûr 
encouragement  à  persévérer  dans  son  ambition,  il 
n'est  pas  tenté,  pour  ménager  certains,  ou  pour  leur 
plaire,  de  les  imiter,  de  modifier  ou  de  restreindre 
son  inspiration  et  d'aliéner  avec  son  indépendance 
l'originalité  de  son  talent.  Protégé  des  manifestes 
des  écoles  aussi  bien  que  des  recettes  des  maîtres 
à  la  mode,  il  garde,  dans  la  solitude  qu'il  a  choisie 
et  au  perpétuel  contact  des  choses  et  des  gens  qu'il 
peint,  cette  liberté  et  cette  lucidité  qui  nous  per- 
mettent de  nous  découvrir  tout  entier  et  nous 
assurent  de  nous  réaliser  pleinement.  L'on  ne 
sétonnera  donc  pas  que  M.  Louis  Mercier  soit  en 
progrès  constant  et  que,  fort  isolé,  sans  notoriété 
appréciable,  il  soit,  néanmoins,  un  poète  digne  de 
nous  retenir. 

Quelques  indications  biographiques  permettront 
de  le  connaître  davantage.  Du  reste,  elles  ne  sont 
pas  inutiles  à  l'intelligence  de  son  œuvre.  Il  est  né, 
le  6  avril  1870,  à  Coutoudre,  pays  du  Roannais. 
Ses  parents,  paysans,  faisaient  valoir  un  petit 
domaine.  C'étaient  des  croyants  d'une  vie  exem- 


plaire,  d'une  piété  sévère,  voire  même  rigoriste,  et 
M.  Louis  Mercier  a  toujours  pensé,  sans  en  avoir 
eu  des  preuves  définitives,   que  ses   ascendants 
paternels   avaient   subi,    à   un   moment    donné, 
l'influence  d'un  curé  janséniste.  Le  père  du  poète 
possédait  une  sensibilité  très  vive  ;  malgré  l'humi- 
lité de  sa  condition,   il  avait  eu  la  curiosité  de 
s'instruire  et  connaissait  beaucoup  de  choses  qu'il 
avait   apprises,    seul.    Il   lisait  l'Histoire    sainte, 
l'Histoire  de  France,  le  Code,  savait  le  plain-chant, 
un   peu   de  musique.  Sa  science  lui  valut  d'être 
maire  sous  l'Empire.  Je  le  vois,  ce  vieil  homme, 
suivant  d'un  doigt  lourd  la  phrase  qu'il  a  de  la 
peine  à  lire,  et  combien  il  me  paraît  touchant  quand 
il  donne  à  son  fils,  qui  en  devait  si  bien  profiter, 
l'exemple  du  travail  et  du  tenace  effort  !  Je  l'entends 
quand  il  chante,  le  dimanche,  un  cantique   d'un 
rythme  simple  et  un  peu  lent,  accordé  à  son  àme 
un  peu  lente  et  simple  de  laboureur.  Et  l'enfant 
attentif  écoutait  s'éveiller  et  résonner  en  lui  l'har- 
monie paisible  qui  règle,  aujourd'hui,  ses  vers... 
Tandis  que  naissait  M.  Louis  Mercier,  son  frère 
aîné  était  à  la  guerre.  Cet  aîné  est  resté  cultivateur. 


Ses  deux  frères  sont  dominicains;  sa  sœur  est 
morte  religieuse  de  Saint-Vincent  de  Paul.  IS'est-ce 
point  assez  dire  le  milieu  auquel  ils  appartenaient 
et  les  exemples  qu'ils  y  avaient  reçus? 

Le  futur  poète  manifestait  peu  de  goût  pour  le 
labeur  des  champs,  et  la  propriété,  dont  l'aîné  devait 
avoir  le  quart,  était  trop  petite  pour  deux.  On 
résolut  donc  de  le  faire  instruire.  Ayant  passé 
quelques  mois  chez  le  vicaire  de  la  paroisse,  il 
entra  au  petit  séminaire  de  Saint-Jodard  où  il  fit 
ses  études  secondaires,  et  suivit  ensuite  les  cours 
de  la  Faculté  catholique  de  Lyon.  Après  une 
absence  de  trois  ans,  à  Tunis,  consacrée  à  son 
service  militaire,  il  se  fixa  définitivement,  comme 
je  l'ai  indiqué,  à  Roanne.  Depuis  1897,  il  n'est 
allé  à  Paris  que  trois  fois,  afin  d'y  voir  M.  Gabriel 
Aubray  et  M.  de  Ribier,  le  directeur  de  la  Revue 
des  Poètes,  qui  sont  à  peu  près  ses  seuls  amis. 
Mais  Paris  épouvante  ce  sage  qui  n'a  pas  besoin 
d'intrigues  et  refuse  de  se  laisser  accaparer  par 
les  salons  ou  les  cafés  littéraires.  Aussi  revient-il 
bien  vite  dans  sa  chère  province, et  ses  trois  voyages 
réunis  n'ont  pas  duré  trois  semaines. 


La  poésie  était,  naturellement,  la  distraction 
favorite  de  l'élève  du  petit  séminaire  de  Saint- 
Jodard,  et,  dès  la  classe  de  seconde,  il  alignait 
quantité  de  vers.  Les  vers  que  l'on  écrit  au  collège 
sont  souvent  mauvais,  et  les  raisons  de  cette  mala- 
dresse ne  manquent  pas  ;  l'arrivée  inopinée  du 
surveillant  dérange  l'inspiration  ;  les  mots  de  la 
version  latine  que  l'on  néglige  au  profit  de  la  Muse 
se  substituent  aux  rimes  ;  le  pensum  est  à  craindre  ; 
on  n'a  nullement  souffert  de  la  jeune  femme  que 
l'on  maudit  dans  ses  strophes,  puisque,  —  motif 
unique,  mais  excellent,  —  elle  n'existe  pas; 
désire-t-on  exalter  les  attraits  et  les  charmes  de 
la  môme  improbable  jeune  femme,  on  le  fait  de 
confiance,  par  ouï-dire,  et  rien  ne  vaut,  en  pareille 
matière,  la  sincérité;  les  réminiscences  vous 
assaillent,  et  puis,  vraiment,  la  bonne  volonté 
remplace  trop  l'expérience.  Bref,  les  vers  du  jeune 
Louis  Mercier  étaient  exécrables. 

Cependant,  vers  1800,  il  commençait  à  savoir  son 
métier,  et  plusieurs  poèmes  passables  de  cette  date 
se  trouvent  dans  L Enchantée ,  son  premier  livre. 
C'est   en    1890   qu'il    se     fit   imprimer    pour    la 


première  fois,  àoxi^  le  Journal  de  Roanne,  à  Toc- 
casion  d'un  concours  littéraire.  La  pièce  ne  figure 
pas  dans  ses  recueils.  Il  envoyait  également  à 
l'Académie  des  Jeux  Floraux  des  sonnets,  des 
ballades  et  des  idylles  qui  lui  valurent  un  œillet 
d'argent.  Peu  après  il  collabora  au  Magasin  litté- 
raire de  Gand,  revue  maintenant  défunte  où 
écrivaient  Eugène  Demolder,  Paul  Demade, 
H.  Carton  de  Wiart,  et  autres  auteurs  belges 
plus  ou  moins  arrivés  depuis.  En  1895,  r Ermi- 
tage d'Henri  Mazel  et  d'Edouard  Ducoté  insérait 
le  Tueur  de  Sirènes,  long  poème  composé  en 
Tunisie.  M.  Louis  Mercier  s'intéressait  alors,  — 
et  U Enchantée  le  prouve,  —  aux  querelles  et  aux 
polémiques  soulevées  par  Verlaine,  Mallarmé  et 
leurs  disciples.  E Enchantée  parut  en  1897.  Tiré 
d'ailleurs  à  petit  nombre,  l'ouvrage  n'eut  ni  bonne 
ni  mauvaise  presse,  attendu  que  personne  n'en 
parla.  Rendons  pourtant  justice  à  M.  Gaston 
Deschamps  qui  le  signala  en  dix  lignes  du  Temps. 
Certes,  ce  livre  de  début  a  plus  d'un  défaut,  et 
nous  allons  le  voir.  Il  méritait  toutefois  un  autre 
accueil    et   l'aurait    certainement    obtenu    si    la 


critique  n'avait  été  lasse  des  bouffonneries  des 
mauvais  ouvriers  du  symbolisme  et  des  sottes 
exagérations  de  plusieurs  de  ses  partisans  animés 
d'un  zèle  malencontreux.  Or,  iM.  Louis  Mercier 
pouvait  être  soupçonné  d'adopter  les  théories 
subversives  qui  avaient  cours  et,  d'autre  part, 
plusieurs  des  poèmes  de  IS Enchantée,  limpides  et 
harmonieux,  devaient  forcément  mécontenter  les 
novateurs.  L'insuccès  fut  complet. 

M.  Louis  Mercier  ne  se  découragea  pas  et 
continua  sa  collaboration  à  l  Ermitage.  L'un  de  ses 
poèmes,  Laus  Herbarum,  lui  attira  dans  le  Journal 
du  12  janvier  1908,  une  très  bienveillante  appré- 
ciation deTlieuriet,  et,  lorsque  L  Enchantée  eut  été 
envoyée  au  romancier,  il  signala  le  recueil  à  ses 
lecteurs,  louant  M.  Louis  Mercier  de  savoir  puiser 
à  des  sources  vierges,  d'être  un  «  vrai  poète 
toujours  ému  et  très  personnel  »,  citant  quelques 
vers  bien  choisis . 

On  connaissait  maintenant  l'existence  littéraire 
du  débutant.  Oh  !  forl  peu  !  Mais  enfin  on  la  con- 
naissait et,  sans  doute,  ces  aimables  articles  per- 
mirent-ils à    M.  Louis  Monicr    d'ohlenir  la  uliis 


importante  fraction  du  prix  Archon-Despérouses 
pour  les  Voix  de  la  Terre  et  du  Temps,  le  volume 
qui  succéda  à  U Enchantée,  en  1903.  Cette  fois,  le 
poète  n'eut  pas  à  se  plaindre.  Les  critiques  ne  lui 
ménagèrent  pas  les  éloges,  et  M.  Gabriel  Aubray, 
dans  un  vibrant  article  du  Mois  littéraire  et  pitto- 
resque \  osa  écrire  :  «  M.  Louis  Mercier  m  appa- 
raît, je  ne  dis  pas  seulement  comme  un  imitateur 
ou  un  héritier  de  Vigny,  je  dis  en  toute  sincérité. 
et  après  avoir  bien  mûri  mon  jugement,  comme 
un  autre  Vigny  ;  j'ajoute  encore  :  d'inspiration 
plus  variée,  de  plastique  plus  égale,  de  jaillisse- 
ment plus  spontané,  plus  chaud,  d'âme  plus  fer- 
vente et  plus  tendre.  »  L'éloge  n'était  pas  mince. 
M.  Louis  Mercier  s'appliqua  à  le  mériter  par  de 
nouvelles  œuvres  fortes  et  consciencieuses,  le 
Poème  de  la  Maison  paru  en  1906,  Lazare  le 
Ressuscité  et  Ponce  Pilate\  Nous  en  espérons 
d'autres  qui  ne  leur  seront  pas  inférieures. 

1.  /.'Alfred  dp  l'if/ni/  du  imtirenii  siècle  :  M.  /.oiiis  Mercier, 
par  Gabriel  Aubray.    fc  Mois  litlrraire  et   pittoresque,  juin   1903. 

2.  Les  livres  de  M.  Louis  Mercier  oui  été  édités  cbez  Calmann- 
Lévy.  Avant  d'être  réunis  en  un  seul  volume,  Lazare  le  /iessus- 
cité  et  Ponce-Pilale  oni  paru  séparément  en  éditions  de  luxe,  chez 
Lardanchet,  à  Lyou . 


—  9  — 

Il  est  temps  de  clore  cette  courte  biographie  que 
la  modestie  de  M.  Louis  Mercier  n'a  pas  voulu 
plus  longue  ni  plus  explicite.  Néanmoins,  avant 
de  la  terminer,  remarquons  qu'il  nous  est  déjà 
facile  d'apercevoir  les  caractères  essentiels  de  notre 
poète.  Issu  d'une  famille  de  paysans,  ayant  long- 
temps vécu  près  de  la  terre,  il  conservera  aux 
horizons  de  son  enfance  et  à  la  vie  rurale,  une 
grande  tendresse  ;  tout  imprégné  de  catholicisme 
par  son  éducation,  se  souvenant  des  pieux  ensei- 
gnements qu'il  a  reçus  des  siens  et  des  prêtres  qui 
l'ont  élevé,  il  gardera  une  foi  profonde,  et  il  aura, 
du  catholi(iue,  la  crainte  du  péclié,  le  sentiment 
de  la  vanité  de  la  vie,  l'intime  persuasion  qu'il  est 
vain  de  chercher,  hors  de  Dieu,  l'amour  qui  ne 
trompe  pas  et  le  sens  de  notre  destinée.  Ainsi 
l'existence  de  M.  Louis  Mercier  explique  les  idées 
que  nous  découvrons  dans  son  œuvre. 


II 


L'amour  du  poète  pour  la  nature  et  son  rare  bon- 
heur à  peindre  les  actes  et  les  pensées  de  ceux  qui 
vivent  constamment  avec  elle,  le  pessimisme  de 
M.  Louis  Mercier,  sa  raysoginie  et  sa  foi,  vous 
trouverez  tout  cela  dans  LEnchanlèc.  Dès  son  pre- 
mier recueil,  il  s'est  entièrement  exprimé.  Au 
moins  a-t-il  indiqué  les  thèmes  qu'il  devait 
reprendre  et  développer  ensuite.  Mais  nous  étu- 
dierons, dans  un  instant,  l'œuvre  de  l'auteur  de 
Ponce  Pilate  sous  chacun  de  ses  aspects.  Je  vou- 
drais, en  commençant,  laisser  de  côté  son  inspi- 
ration et  envisager  de  préférence  son  art,  montrer 
d'où  il  sort,  comment  il  s'est  façonné  et  mûri,  et 
de  quelle  manière  M.  Louis  Mercier  est  arrivé  à 
conquérir  sa  forme. 


—  12  — 

Trois  iafluences  presque  simultanées  sont  mani- 
festes chez  lui  :  celle  des  symbolistes,  celle  des 
parnassiens  et  celle,  enfin,  des  romantiques. 

Et,  d'abord,  M.  Louis  Mercier  a  subi  l'influence 
des  symbolistes.  La  nouveauté  et  l'indépendance 
de  celle  école  ne  pouvaient,  en  effet,  que  séduire 
son  enthousiasme  de  débutant  et  répondre  à  sou 
jeune  idéal.  Toutefois,  s'il  est  vrai  qu'il  lui  doit  de 
réels  services  dont  nous  aurons  à  rendre  compte, 
il  n'est  pas  moins  vrai  qu'il  commença  par  emprun- 
ter aux  symbolistes  ce  que  leur  art  eul  de  plus 
faux  et  de  plus  arbitraire.  Je  vais  doue  être  obligé 
de  dire  un  peu  de  mal  de  M.  Louis  Mercier,  quitte 
à  révéler  prochainement  tout  le  bien  que  je  pense 
de  lui.  et,  puisque  j'ai  l'intention  d'être  sévère,  il 
n'est  que  juste  de  replacer  L Enchantée  dans  son 
milieu  ;  il  faut,  pour  se  montrer  équitable,  juger 
les  œuvres  en  fonction  de  leur  époque. 

Lorsque  V Enchantée  ixxi  publiée,  M.  Henri  de 
Régnier  donnait  ses  Jeux  rustiques  et  divins.  Les 
symbolistes  avaient  déjà  livré  des  luttes  fameuses, 
de  rudes  combats,  et  M.  Louis  Mercier  y  avait 
pris  part.  Or,  qu'était-ce  que  le  symbolisme  et  en 


—    lo   — 

quoi  élail-il  capable  de  marquer  de  son  empreinte 
noire  poète  Hl  y  a  lieu  d'être  renseigné  sur  ce 
mouvement,  non  pour  le  tourner  en  ridicule,  car 
presque  tous  ses  principes  sont  excellents,  mais 
pour  démontrer  combien  l'application  de  ces 
principes  fut  défectueuse,  et  pour  expliquer  que 
M.  Louis  Mercier  se  soit  laissé  surprendre. 

Le  symbolisme  a  été  une  réaction  contre  le 
naturalisme  autant  que  contre  la  poésie  parnas- 
sienne et  la  romantique. 

La  génération  de  1885  étaitlasse  de  la  grossièreté, 
de  la  bassesse  et  do  la  trivialité  de  Zola,  de  son 
observation  à  la  fois  trop  exacte  et  fausse,  de  ses 
livres  dtnses  que  n'idéalisait  aucune  tendresse  pour 
le  personnage  étudié  ni  aucune  émotion  en  face  de 
l'épisode  décrit.  Les  jeunes  gens  d'alors  ne  consen- 
taient pas  que  l'art  se  restreignît  h  imiter  servile- 
ment la  nature.  Ils  lui  assignaient  sonidéal  véritable 
quiestd'cmbellir  et  de  transfigurer  ce  dont  il  s'ins- 
pire ;  ou  mieux,  ils  désiraient  prolonger  en  nous, 
jusqu'à  l'inconsistance  du  rêve,  l'émotion  créée  et 
dont  l'objet  ne  doit   être  que  le  point  de  départ. 

De  môme,  ils  repoussaient  l'art  parnassien  qui 


—  14  — 

Qe  prétend,  lui  aussi,  qu'à  enserrer  et  h  exprimer 
avec  netteté  et  précision  ce  qu'il  veut  peindre. 
Au  delà  de  la  chose  exacte  et  linoiitée  et  du  décor 
que  nos  yeux  perçoivent,  il  y  a  l'invisible,  et  il  y 
a  l'inconnaissable  derrière  ce  que  nous  con- 
naitisons.  Il  ne  suffit  pas  de  se  borner  aux  appa- 
rences. Observer  est  trop  peu  ;  il  s'agit  d'interpréter, 
et  ces  harmonies  secrètes,  ces  mystérieuses  cor- 
respondances que  nous  percevons  entre  l'univers 
et  nous,  nous  en  font  un  devoir.  Ainsi  la  poésie 
ne  saurait  être  uniquement  descriptive;  évoca- 
trice,  au  contraire,  ne  bornant  pas  son  expression 
aux  mots  qui  traduisent  notre  émotion,  elle  lais- 
sera à  l'imagination  la  plus  grande  part  et  rendra 
ces  harmonies  et  ces  correspondances  presque 
incommunicables,  à  force  de  musicalité,  d'impré- 
cision, (le  flottement  dans  la  forme  et  de  vague 
dans  les  mots.  La  théorie  des  symbolistes  était, 
du  reste,  contenue  dans  les  Phares  de  Baudelaire 
et  dans  ses  vers  célèbres  : 

La  nature  est  un  lemple  où  de  vivants  piliers 
Laissent  parfois  sortir  de  confuses  paroles, 
L'homme  y  passe  à  travers  des  forêts  de  symboles 
Qui  l'observent  avec  des  regards  familiers. 


Comme  de  lougs  échos  qui  de  loin  se  confondent 

Dans  une  ténébreuse  e{  profonde  unité, 

Vaste  eomme  la  nuit  et  comme  la  clarté, 

Les  parfums,  les  couleurs  cl  les  sons  se  répondent. 

Enfin,  les  groupes  et  les  cénacles  de  1885  s'in- 
surgeaient contre  le  romantisme  et  son  goût  du 
faux  pittoresque,  de  la  brocante  moyenâgeuse,  des 
situations  exceptionnelles,  des  monographies  sen- 
timentales. Ils  estimaient  que  le  poète  ne  peut 
consentir  à  se  livrer,  s'il  se  livre,  que  par  des 
détours  plus  subtils,  et  que,  sans  rien  chercher  au 
dehors  d'anormal  ou  d'extraordinaire,  notre  vie 
intérieure  est  assez  riche,  notre  quotidienne  récep- 
tivité assez  changeante  pour  mériter  surtout  de 
nous  retenir  et  d'être  traduite. 

Voici  ce  que  pensaient  les  jeunes  poètes,  et, 
naturellement,  le  meilleur  moyen  d'atteindre  leur 
but  était  d'user  du  symbole,  ce  en  quoi  ils  n'étaient 
ni  absurdes,  ni  ridicules,  puisque  tout,  autour  de 
nous,  est  symbole,  ni  très  originaux,  puisque 
Victor  Hugo,  avant  eux,  avait  écrit  la  Légende  des 
Siècles  et  Vigny  les  Destinées,  puisque  Hamlet 
et  le  Songe  d'une  nuit  d'été  sont  des  œuvres 
symboliques  et  qu'il  n'y  a  de  grande  œuvre  d'art 


—  lo- 
que symbolique.  En  outre,  le  symbole  répondait 
par  sa  richesse  et  sa  complexité,  à  leurs  besoins. 
Brunetière  *  la  très  bien  vu  et  très  bien  dit  : 
«  Tandis  qu'en  el'îel,  la  comparaison  ou  l'allégorie 
n'expriment  guère  que  deux  choses  ensemble,  le 
symbole  au  contraire  en  exprime  au  moins  trois, 
et  souvent  davantage.  Il  est  image,  il  est  légende, 
il  est  idée  ;  et  la  pensée,  le  sentiment,  les  sens  y 
trouvent  également  leur  compte...  Dans  cette 
complexité  est  la  puissance,  la  beauté,  la  pro- 
fondeur du  symbole.  Ce  que  la  comparaison  et 
l'allégorie  distinguent,  divisent  et  séparent  pour 
l'exprimer  alternativement,  le  symbole,  au  con- 
traire, l'unit,  le  joint  ensemble,  et  n'en  fait  qu'une 
seule  et  même  chose.  Il  relie  l'homme  à  la  nature, 
et  tous  les  deux  à  leur  principe  caché.  Ou  encore, 
et  tandis  que  l'allégorie  ou  la  comparaison  ne 
servent  qu'à  faire  briller  l'esprit  ou  Thabileté  du 
poète,  le  symbole,  allant  plus  loin  et  plus  profon- 
dément, nous  fait  saisir  entre  le  monde  et  nous 
quelqu'une  de  ces  affinités  secrètes  et  de  ces  lois 


1.  F.  Brunetière,  te  Symbolisme  contemporain  [Revue  des  Deux- 
Mondes,  \"  avrU  1891). 


obscures,  qui  peuvent  bien  passer  la  portée  de  la 
science,  mais  qui  n'en  sont  pas  moins  pour  cela 
cerlaines.  Tout  symbole  est  en  ce  sens  une  espèce 
de  révélation,  » 

Le  symbole  était,  on  le  voit,  absolument  conve- 
nable aux  desseins  des  poètes  de  1885,  mais  ils 
n'ont  pas  toujours  su  s'en  servir  ni  l'employer  à 
sa  véritable  fin.  Trop  souvent,  ils  se  sont  imaginé 
que  le  symbole  doit  être  obscur,  et  arrangés  de 
façon  à  le  rendre  inintelligible.  La  méprise  est 
lourde.  Il  est  vrai  que  l'obscurité  est  un  des 
caractères  et,  même,  une  des  beautés  du  symbole  ; 
néanmoins,  c'est  à  la  condition  que  l'on  ne  se 
méprenne  pas  sur  la  pensée  exprimée  et  qu'elle 
paraisse  assez  clairement  pour  qu'il  soit  aisé  de  la 
suivre.  S'il  est  légitime  de  réclamer  un  effort  du 
lecteur,  il  y  a  impuissance  et  absurdité  à  ne  pas 
savoir  se  faire  entendre  de  lui.  Les  symbolistes 
ont  également  perdu  de  vue  que  le  symbole  est 
destiné  à  exprimer  de  grandes  idées,  de  graves 
vérités,  de  hauts  problèmes,  à  traduire,  avec  ou 
sans  enseignement,  les  préoccupations  les  plus 
essentielles  et   les  plus  générales.  Ils   s'en   sont 


—   18  — 

emparés  pour  nous  raconlcr  de  petites  et  de  très 
petites  histoires,  pour  noter  leurs  états  d'àmc  les 
plus  insignifiants,  pour  expliquer  leurs  sensations 
bizarres  et  artificielles, pour  dire  les  choses  les  plus 
banales.  Ils  en  ont  revêtu  leurs  enfantillages  et 
leurs  naïvetés.  L'erreur  était  encore  plus  grave. 
Ils  ont  aussi  à  peu  près  échoué  dans  leurs  tenta- 
tives de  réformer  la  métrique  et  la  langue.  Elles 
étaient,  du  reste,  louables,  non  moins  louables 
que  leur  idée  de  la  poésie,  et  je  n'en  disconviens 
pas.  Ne  fallait-il  pas  qu'ils  trouvassent  un  vers 
nouveau,  affranchi  des  anciennes  contraintes  et 
des  règles  trop  sévères  de  jadis,  qui  fût  complexe, 
fluide  et  subtil  comme  ce  qu'il  voulait  dire,  faire 
sentir  et  suggérer  ?  Ce  vers,  ils  ne  l'ont  pas 
complètement  inventé  faute  d'avoir  suffisamment 
raisonné  leur  art  et  d'avoir  nettement  défini 
les  besoins  auxquels  il  correspondait,  faute  d'avoir 
réfléchi  qu'une  très  grande  prudence  est  néces- 
saire dès  qu'on  touche  à  la  forme  si  essentielle  en 
poésie,  et  qu'en  l'assouplissant,  en  la  libérant, 
en  l'élargissant  de  plus  en  plus,  on  finit  par  la 
perdre,  ce  qui  est  arrivé  et  a  nécessité  un  retour 


-   19  — 

en  arrière  et  la  réadoplion  de  la  plupart  de  rythmes 
anciens. 

Parlerons  nous  maintenant  des  erreurs  si  nom- 
breuses et  si  fâcheuses  que  les  symbolisles  ont 
commises  en  prétendant  tirer  de  la  langue  des 
ressources  nouvelles  et  l'approprier  à  leurs  besoins? 
Ils  l'ont  enrichie,  je  ne  le  nierai  pas,  mais  que  de 
bizarreries  inutiles  et  quelle  cacophonie  !  Sans  nous 
arrêter  à  ceux  qui  ont  voulu  retourner  à  la  syntaxe 
romane,  rappelez-vous  tant  de  comparaisons  trop 
ingénieuses  et  de  rapprochements  subversifs,  les 
moti^  qui  expriment  le  son  substitués  à  ceux  qui 
expriment  la  couleur  ou  l'odeur  et  réciproquement, 
les  images  étranges  et  les  métaphores  incompré- 
hensibles, la  préciosité  absurde  de  certains 
accouplements  de  mots,  les  analogies  cherchées 
de  trop  loin... 

Les  symbolistes  finirent  par  tomber  dans  l'anar- 
chie  totale.  Ils  rivalisèrent  d'extravagances,  cha- 
cun préconisant  son  esthétique. Us  oublièrent  défi- 
nitivement que  la  poésie,  si  vague  soit-elle,  a  tout 
de  même  besoin  de  contours  et  de  couleurs.  Ils 
cessèrent  de  se  rappeler  que,  malgré  tout, la  mis- 


—  20  — 

sion  du  poète  et  de  l'écrivain  est  d'exprimer  des 
sentiments  et  des  idées  plus  que  déveillerdes  sen- 
sations.A  force  de  subtiliser,  ils  renoncèrent  à  être 
vrais  et  laissèrent  quelquefois  la  nature  de  côté, 
mettant,  inconsciemment  ou  consciemment,  leur 
idéal  dans  l'artifice,  outrant  leurs  procédés 
jusqu'au  paradoxe.  Bref,  leur  effort,  qui  eut 
toutefois  le  très  grand  mérite  d'assouplir  le  vers 
et  d'indiquer  une  nouvelle  manière  de  sentir, 
échoua  à  peu  près  complètement  et  M.d'Hennezel' 
en  a  donné  une  raison  très  juste  :  «  Les  sym- 
bolistes, dit-il,  contemplaient  les  objets,  les  pay- 
sages, la  nature,  le  monde  enfin  sans  cesse 
transformé  par  des  aspects  nouveaux,  par  la  fuite 
du  temps,  par  la  mobilité  des  pen.sées,  par  les 
impressions  de  chaque  jour  et  de  chaque  moment  ; 
et  ils  en  tiraient  la  notion  particulière  que  chacun 
d'eux  se  faisait  de  la  vie.  C'était  une  expérience 
toujours  renouvelée  et  toujours  personnelle,  tout  à 
fait  en  dehors  de  la  commune  expérience  humaine. 
Et  voilà,  je  pense,  ce  qui  explique  pourquoi  ces 

l.  Vicomto  d'Uennezel,  L'n  Poète   de  la  nature,  Louis  Mercier. 
Lyon,  PaulPhily,  éditeur,  1907. 


poètes,  en  qui  se  réfractaienl  des  images  merveil- 
leusement changeantes  suivant  les  tempéraments 
et  les  sensations,  n'ont  pas  été  compris. Ils  ne  pou- 
vaient pas  l'être,  étant  individualistes  au  point  de 
mettre  d'accord  le  fond  avec  la  forme,  c'est-à-dire 
s'efforçant  de  créer  une  langue  qui  symbolisât, avec 
des  mots  arrangés  selon  des  harmonies  spéciales 
et  mystérieuses,  les  rêves  de  chacun.  » 

Il  nous  est  maintenant  facile  d'expliquer  les 
erreurs  commises  par  M.  Louis  Mercier  sous 
l'influence  du  symbolisme. 

Peu  de  poètes  ont  accompli  des  progrès  plus 
rapides  que  l'auteur  des  Voix  de  la  Terre  et  du 
Temps  et  je  défierais  bien  ([ue  l'on  reconnût,  dans 
ce  dernier  recueil,  Tarliste  capricieux  et  compli- 
qué de  L'A'/ic/m/i/tV.  Lart  de  M.  Louis  Mercier  est 
aujourd'hui  robuste  et  musclé  comme  les  paysans 
dont  il  nous  parle.  Ses  poèmes  ont  la  noble  et 
sage  régularité  des  champs  attendant  la  semence, 
qu'il  nous  a  décrits.  Il  recherche,  d'instinct,  la  préci- 
sion, la  simplicité  et  la  sobriété  qui  conviennent 
à  ses  graves  sujets.  11  prend  peu  de  licences  et  son 
vers  dit  ce  qu'il  veut  dire  avec  une  élégante  mode- 


ration  et  une  rare  plénitude  d'accent.  La  justesse 
imprévue  de  ses  comparaisons  étonne.  Enfin,  — 
et  par-dessus  tout,  —  il  possède  l'émotion  et  la 
sincérité.  Il  a  pour  les  êtres  et  les  choses  qui  l'ins- 
pirent celle  tendresse  véritable  d'où  naît  sponta- 
nément l'éloquence. 

N'empêche  qu'hier  M.  Louis  Mercier  se  complai- 
sait aux  artifices  et  aux  raffinements  des  symbo- 
listes, et  qu'avant  de  respirer  la  saine  odeur  de  la 
terre  et  des  bois,  il  a  distillé  le  parfum  des  fleurs 
étranges  que  cultiv£dent  ces  messieurs.  Cette  émo- 
tion et  cette  sincérité  qui  sont  ses  qualités  émi- 
nentes  sont  justement  celles  qui  lui  manquèrent  le 
plus  au  début.  Lui  qui  devait  sentir  la  nature  si 
spontanément  et  l'exprimer  de  manière  si  directe, 
il  n'arrive  pas,  dans  L'Enchantée,  à  nous  émou- 
voir, tant  il  défigure  son  impression  en  la  transpo- 
sant, tant  il  cherche  la  singularité  de  l'image  et  la 
rareté  du  mot.  Parle-t-il  du  crépuscule,  il  voit  les 
choses  b'alauguir  «  en  des  nonchalances  d'épi  »  et  il 
entend  de  légères  rumeurs  vibrer  comme  une 
mandoline  que  l'on  frôle  distraitement.  Au  bord 
des  étangs  «  l'àme  des  roseaux  erre  en  pâles  mur- 


—  23  — 

mures».  Les  eaux  de  la  mer  sont  «  douces  comme 
des  mousses  «.Des  nostalgies  rêvent  dans  les  clo- 
chers, et  les  angélus  ont,  parait-il,  l'air  de  souf- 
frir... Le  soir  inspire  au  poêle  ces  interrogations  : 

Pourquoi  les  soirs  sout-iis  tristes  comme  des  femmes? 
Pourquoi  des  pleurs  d'argent  au  fond  de  leurs  yeux  noirs? 
Pourquoi  les  deux  ont-ils  des  afflictions  d'âmes, 
Et  les  vents  des  sanglots  de  cœurs  navrés,  les  soirs  ? 

Il  se  souvient  de  Rodenbach  quand  il  compare 
une  prière  à  un  cierge  «  brûlant  en  plein  jour  pour 
la  Vierge  »,  et  il  se  souvient  de  Verlaine,  de  ses 
répétitions  chantantes,  de  sa  longue  phrase  musi^ 
cale  reprise  et  continuée  d'une  strophe  à  l'autre, 
quand  il  écrit  : 

Un  poème  si  doux  murmure  on  moi,  si  doux, 
Que  jo  suis  près  parfois  de  me  mettre  à  genoux 
Pour  l'entendre  mieux,  ce  poème. 

Ce  poème  si  doux,  je  le  voudrais  moi-même, 
Jo  le  voudrais  chanter  comme  on  chante,  à  genoux, 
En  priant  avec  ceux  qu'on  aime. 

Ailleurs,  il  s'efforce  de  trouver  les  consonances 
qui  préoccupaient  les  poètes  de  sa  génération  : 


')A 


Dans  les  yeux  loiotains  de  la  mer  lointaine 
Las  I  les  ramiers  las  se  sont  laissés  choir 
—  Ah  î  les  yeux  lointains  clElle  plus  lointaine!  — 
Et  sont  morts  parmi  les  lilas  du  soir. 

La  mélancolie  ne  manque  pas  en  ces  poèmes  de 
début,  mais  M.  Louis  Mercier  qui  sait  si  bien,  à 
présent,  nous  communiquer  son  désespoir  et  nous 
angoisser  par  sa  mâle  tristesse,  ne  réussit  guère 
qu'à  nous  faire  sourire,  dans  L Enchantée,  lors- 
qu'il use  de  mille  grâces  et  mièvreries  pour  nous 
peindre  son  «  âme  plaintive  »  pareille  à  un  val- 
lon «  dont  toute  l'eau  se  serait  écoulée  »,sa  souf- 
france qui  veut  être  u  dorlotée  »  et  ses  regrets 
d'amant  solitaire.  Il  n'y  a  point  là  l'élan  que  nous 
attendons,  le  cri  qu'arrache  une  J  lessure  profonde, 
et  nous  ne  sommes  nullement  attendris  lorsque 
l'auteur  du  Poème  de  la  Maison  se  demande  : 

—  Pourquoi  ne  mets-tu  pas  des  voiles  à  tes  mâts, 
0  mon  âme,  mon  vieux  vaisseau  mélancolique  ? 
Pourquoi  vers  le  bonheur  Ji'appareilles-tu  pas, 
0  mon  âme,  mon  vieux  vaisseau  mélancolique?... 

Dans  la  même  note,  M.  Louis  Mercier  s'est 
essayé  à  traiter  de  plus  vastes  sujets,  et,  ici  encore, 


lo 


le  symbolisme  a  mal  secondé  son  inspiration. 
Pourtant,  je  le  reconnais,  le  Tueur  de  Sirènes, 
Songe  d'Hiver  et  le  Retour  ont  des  passages  qui 
révèlent  la  prochaine  vigueur  de  l'artiste,  et  des 
mérites  de  composition  et  d'invention,  bien  qu'ils 
présentent  des  défauts  identiques  à  ceux  que  je 
viens  de  signaler,  et  bien  que  l'auteur  affaiblisse 
son  idée  en  accumulant  les  détails  bizarres. 

V^oyonsce  que  M.  Louis  Mercier  a  essayé. 

Le  Tueur  de  Sirènes  est  un  intrépide  chevalier, 
un  «  héros  au  cœur  pur  comme  une  aube  »  qui  a 
décidé  de  venger  les  malheureux  innombrables  que 
le  chant  des  sirènes  a  entraînés  dans  la  mer  et 
perdus.  Il  s'en  va,  resplendissant  «  dans  sa  coite 
d'argent»,  prêt  à  luer  les  ennemies,  et  des  vierges 
saluent,  de  leurs  chants,  le  départ  de  son  vais- 
seau. Très  longtemps,  il  vogue  sur  les  mers, 
priant  Dieu  de  lui  garder  sa  force  et  de  le  pré- 
server delà  femme.  Les  sirènes  tueuses  des  êtres 
généreux  «  qu'exaltait  un  grand  rêve  »  restent  invi- 
sibles. La  traversée  est  tellement  longue  que  les 
voiles  se  déchirent  et  que  les  mousses  meurent  du 
regret  de  leurs  parents  et  de  leur  chaumière. Enfin, 


—  26  — 

un  soii'  voluptueux  où  passent  d'enivrants  par- 
fums, où  resplendissent  des  astres  inconnus,  une 
île  merveilleuse  apparaît,  et  l'on  entend  chanter 
les  sirènes.  Elles  disent,  les  tentatrices,  que  tout, 
sauf  leur  amour  et  l'oubli  qu'elles  donnent,  est 
vain  : 


Matelots,  matelots,  amarrez  au  rivage  ! 

Tout  est  vain,  hors  l'amour  dans  les  bras  des  Sirènes.., 


Les  voici,  montrant  leurs  «  torses  triomphants  ». 
La  tentation  est  rude.  Qu'importe,  le  chevalier  ne 
succombera  pas. De  son  épieu,  de  ses  flèches,  il  tue 
les  déesses  marines.  L'eau  s'empourpre  ;  elles  dis- 
paraissent. Mais,  avant  d'expirer,  la  plus  belle  a 
le  temps  de  parler.  Elle  dit  au  guerrier  féroce 
qu'elle  est  heureuse  de  recevoir  ses  coups,  car 
elle  l'aime,  el  son  unique  regret,  à  l'heure  de 
la  mort,  est  de  ne  pas  presser  son  bourreau 
dans  ses  bras  et  de  ne  pas  l'enivrer  de  ses 
caresses. 

Le  chevalier  est  victorieux.  Hélas  !  pauvre  vic- 
toire I  II  ne  se  rappelle  plus  le  chemin  du  retour , 


et,  vieux,   désolé,  iaconsolable,  il  erre  sur  sa  nef 
verdie  de  mousse  : 

Mais  le  seul  souvenir,  invincible,  est  resté 

En  l'ombre  de  son  cœur  qu'un  long  remords  dévaste, 

Du  poème  de  mort  et  d'amour  qu'a  chanté 

Celle  qui  sous  ses  traits  est  morte  un  soir  néfaste... 

Ainsi,  malgré  nos  efforts,  notre  courage,  nos 
résolutions,  nous  ne  pouvons  pas  nous  passer  de 
la  femme  ni  fuir  sa  séduction  dangereuse,  et  si 
nous  triomphons  d'elle,  c'est  en  nous  suppliciant, 
en  perdant  notre  iepos.  Elle  est  un  mal  inévitable 
et  nécessaire  puisque  nous  y  renonçons  au  prix  de 
noire  bonheur  et  puisque  nous  abdiquons,  eu  la 
prenant,  notre  noblesse  et  notre  énergie. 

La  femme  perfide  qui  nous  détourne  de  noire 
devoir  et  de  notre  idéal,  la  tonlatrice  offrant  les 
coupables  voluptés  qui  asservissent  l'homme,  repa- 
raît dans  le  Songe  d Hiver.  Le  pèlerin  au  cœur  pur 
qui  a  rêvé  de  conquérir  le  calice  mystique  et  de 
bâtir  une  basili(p.ie  sur  un  très  haut  sommet  ne 
tarde  pas  à  s'égarer  dans  la  forêt  enchantée  «  où 
l'attend  la  Vénus  éternelle  ».  Éblouissante  et  nue. 


—  28  — 

sûre  de  sa  force  et  de  sa   beauté,  du   désir  qu'elle 
suscite  et  des  délices  qu  elle  dispense,  elle  affirme  : 

Tu  n'emporteras  pas  vers  les  cimes  ton  âme 
Intacte  de  la  lèvre  et  du  sein  de  la  lommc... 

Elle  ne  se  trompait  pas.  Le  pèlerin  est  reparti 
«  accablé  par  la  faute,  et  honteux  du  délice  »  ;  il 
a  renoncé  à  son  œuvre  trop  pure  et  trop  vaste. 

Le  dernier  poème  s3'mbolique  de  M.  Louis 
Mercier, /e/?e^owr,  nous  montre,  dans  un  vieux  châ- 
teau, Lyane  attendant  le  retour  de  Spératus,  son 
fiancé.  On  a  tout  préparé  pour  la  venue  de  l'absent 
et  la  maison  est  jo3^euse  ;  néanmoins  la  jeune  fille 
se  sent  inquiète: 

Or,  voici  que  j'ai  peur,  ce  soir,  de  le  revoir; 
J'ai  peur  de  son  retour  comme  on  a   peur  d'un  rêve, 
Et  j'ai  peur  de  ses  yeux  comme  on  a  peur  du  soir, 
J'ai  peur  de  son  retour  comme  on  a  peur  d'un  rêve. 

Spératus  paraît.  Ils  s'étreignent.  Hélas!  il  ne 
retrouve  pas  sur  les  lèvres  de  son  amie  la  saveur 
des  anciens  baisers  ;  il  se  remémore  sans  plaisir 
leurs  souvenirs  communs.  Qu'y  a-t-il  donc?  Lyane 


—  29  — 

angoissée  et  jalouse  l'interroge.  Là-bas,  cii  Orient, 
il  a  rencontré  une  femnae?...  Elle  l'a  séduit? Spé- 
ratus  avoue.  Oui,  une  femme  est  venue,  un  jour, 
s'asseoir  à  la  poupe  de  son  navire,  femme  étrange 
et  fatale  : 

Elle  croisait  se«  mains  pàlc3  comme  l'opale  ; 
Des  diamants  obscurs  scintillaient  à  ses  doigts  ; 
Et  le  tissu  de  .sa  tunique  d'hyacinthe 
Se  cassait  en  plis  lourds  à  ses  pieds,  sous  le  poids 
De  vieux  joyaux  dont  la  lueur  semblait  éteinte. 

La  femme  mystérieuse  endormait  les  vigies  et 
les  rameurs  ;  les  matelots  tombaient  à  ses  pieds, 
des  haubans;  sous  son  regard,  les  mousses  gre- 
lottaient de  fièvre,  et  Spératus  lui-même  était  glacé 
en  la  contemplant.  Terminant  son  récit,  il  dit  à 
Lyane  : 

J'ai  le  froid  de  ses  mains  d'opale  sur  mon  Ame: 
J'ai  froid  même  sous  tes  caresses,  et  j'ai  peur, 
OhJ  j'ai  peur  de  revoir  les  yeux  de  cette  femme. 

Après  cette  confession  les  deux  fiancés  restent 
immobiles  et  silencieux,  quand,  tout  à  coup,  le  vieil 
intendant  du  château  pénètre  dans  la  chambre. 


—  .'{0  — 

Une  femme  aux  mains  pâles,  affirme-t-il,  a  tué  le 
cygne,  une  femme  venue  inopinément  et  qui  a 
failli  les  faire  tous  mourir  «  de  ses  yeux  froids  ». 
Entre  Spératus  et  Lyane,  c'est  la  mort  qui  s'est 
glissée. 

Ces  brèves  analyses  et  ces  citations  suffisent,  je 
pense,  à  prouver  tout  ce  que  l'art  de  M.  Louis  Mer- 
cier eut,  au  commencement,  de  factice  et  de  conven- 
tionnel. Les  cygnes  qui  nagent  sur  l'eau  sombre 
des  étangs,  «  le  chef  orné  d  un  diadème  ».  les  reines 
filantleur  quenouille  «  dans  la  chambre  où  triomphe 
un  féodal  décor  »,  les  lévriers  danois,  les  prin- 
cesses aux  manteaux  chamarrés  et  orfèvres,  les 
chevaliers  et  les  pèlerins,  les  vieux  manoirs,  les 
«  paons  divins  »  qui,  sur  leur  juchoir,  «  ocellent 
d'or  lointain  les  pennes  de  leur  queue  »,  les 
tuniques  d'hyacinthe,  les  opales,  tout  cela  est 
furieusement  démodé.  Ce  sont  des  accessoires  que 
l'on  a  rangés  depuis  longtemps,  après  que  la  pièce 
a  été  jouée  et  presque  manquée.  En  les  employant, 
en  usant  des  subterfuges  cliers  à  sa  génération, 
M.  Louis  Mercier  n'a  fait  que  relarder  l'expression 
de  son  véritable  tempérament  poétique  et  de  son 


—  :h  — 

solide  taleut.  Il  nous  est  bien  facile  de  le  constater 
lorsqu'il  reprend,  sous  une  nouvelle  forme  et  avec 
un  relief  saisissant,  les  idées  exprimées  dans  le 
Songe  d'hiver  ou  le  Tueur  de  Sirènes. 

J'ai  dit  cependant  que  le  symbolisme  lui  a  rendu 
de  réels  services  ;  je  le  répète.  Sil  a  obtenu  une 
forme  parfaite  et  équilibrée,  c'est  qu'il  a  pu  s'aper- 
cevoir, pour  ne  les  avoir  pas  toujours  évités,  des 
dangers  à  craindre.  S'il  a  usé  du  symbole,  en  res- 
tant simple  et  clair  à  la  façon  de  Vigny,  c'est  que 
ses  tentatives  lui  ont  enseigné  les  erreurs  possibles 
en  pareil  cas.  En  outre,  le  symbolisme  lui  a  donné 
ce  sens  du  mystère  qui  prête  à  son  œuvre  une 
signification  profonde,  etilluiaindiqué  des  rythmes 
divers  qu'il  a  su  a{)proprier  à  ses  sujets  avec  une 
merveilleuse  habileté. 

Quelque  contradictoire  (]ue  cela  paraisse,  dans 
le  môme  temps  qu'il  acceptait  lexcmple  des  sym- 
bolistes, M.  Louis  Mercier  était  attiré  par  les  par- 
nassiens, et  L'Enchantée  contient  des  poèmes  qui 
n'auraient  pas  déplu  à  Leconte  de  Lisle  ou  des 
sonnets  que  Théophile  Gautier  et  Heredia  eussent 
approuvés. 


—  32  — 

Du  coup,  l'auteur  du  Tueur  de  Sirènes  ne  vise 
([u'à  la  perfection  et  à  l'impersonnalité  d'un 
artiste  qui  ne  veut  mettre  de  soi  dans  son  œuvre 
que  son  talent  ou  son  génie.  Il  suit  le  conseil  du 
ciseleur  des  Émaux  et  Camées,  disant  :  «  Le  poète 
doit  voir  les  choses  humaines  comme  les  verrait 
un  Dieu  du  haut  de  son  Olympe,  les  réfléchir 
dans  ses  vagues  prunelles  et  leur  donner,  avec  un 
détachement  parfait,  la  vie  supérieure  de  la 
forme.  »  En  effet,  la  forme  seule  occupe,  ici, 
M.  Louis  Mercier,  et  il  révèle  une  imagination 
uniquement  plastique.  Il  ne  veut  plus  que  se 
soumettre  à  l'objet  qu'il  décrit  et  le  reproduire 
avec  exactitude.  Ses  dons  de  voir  et  de  peindre, 
sa  faculté  d'invention  verbale,  son  sens  de  l'épi- 
thète  et  de  l'adjectif  divers  et  nuancé  nous  ravis- 
sent. D'ailleurs,  comme  Gautier,  il  aime  surtout  à 
travailler  dans  une  matière  précieuse  et  rare.  Ce 
lui  est  une  joie  de  broder  la  tapisserie  où  Sylvains 
et  Pans,  sous  un  ciel  bleuâtre  parsemé  d'étoiles, 
cueillent  à  la  vigue  étagée  au  revers  du  coteau  des 
grappes  embaumées  qu'ils  mordent  avidement.  Il 
peint  à  fresque   des   moines   d'Ombrie  qui,  las 


—  33  — 
d'avoir  coupé  l'orge  mûre,  «  se  sont  couchés  au 
pied  d'un  olivier  ancien  »  et  reposent,  tandis  que 
trois  anges  voyageurs  viennent  les  visiter.  Il 
grave  l'estampe  où  Francesca  di  Sforza,  duchesse 
de  Modène,  «  laissant  un  éventail  pendre  au  bout 
de  ses  doigts  »,  écoute  le  cardinal  Bembo,  docte 
humaniste  et  fin  diseur  de  concetti.  A  touches 
menues  et  précises,  il  compose  ce  panneau  renais- 
sance où  faunes  et  nymphes  s'ébattent  dans  les 
bois  baignés  d'un  jour  mauve.  Plus  loin,  les 
«  dames  du  passé  »  se  promènent  dans  un  jardin 
crépusculaire,  en  robes  de  lampas.  Voici,  mainte- 
nant, l'épitaphe  d'une  jeune  danseuse  pompéienne 
et  une  épicurienne  inscription  d'amphore.  Un 
autre  sonnet  célèbre  la  gloire  des  dahlias  «  somp- 
tueux et  vermeils  o,  ou  bien  M.  Louis  Mercier 
copie  pour  nous  un  tableau  de  l'école  flamande 
représentant  le  bon  Samaritain  qui  ramène  sur  sa 
selle  «  un  bourgeois  mis  à  mal  d'un  coup  des- 
tramaçon  ».  Décidément,  le  poète  possède  déjà 
une  adresse  et  une  sûreté  de  moyens  étonnantes. 
Le  symbolisme  n'a  pu  lui  faire  perdre  son  goût  de 
l'ordre  et  de  la  mesure,  sa  faculté  de  voir  net.  Je 

3 


n'en  veux  d'autre  preuve  que  celte  Sainte  Famille 
inspirée  par  une  toile  italienne  : 

Sous  un  hangar  construit  en  joncs  tressés  du  Nil, 
Joseph  vers  l'établi  courbe  sa  tête  grise  ; 
Une  madone  brune,  à  sou  rouet  assise, 
Entre  ses  doigts  fluets  dévide  un  léger  fil. 

Au-devant  d'eux,  l'Enfant  au  suave  profil, 
Sous  ses  cheveux  dont  l'or  cerclé  d'un  nimbe  frise. 
Se  penche  souriant,  et  sur  sa  paume  exquise 
11  offre  à  des  ramiers  des  grains  menus  de  mil. 

Au  loin,  sur  les  roseaux,  un  couple  d'ibis  passe. 
Le  ciel  est  d'un  azur  immuable  ;  l'espace 
Vibre  dans  la  splendeur  sereine  du  jour  blanc. 

Et  par  le  fleuve  on  voit  des  canges  et  des  prames. 
Où  se  tient  à  la  proue  un  pilote  indolent, 
Lentes,  se  balancer  à  l'unisson  des  rames. 

De  môme  que  Gautier,  M.  Louis  Mercier  doit 
encore  à  la  faculté  de  se  distinguer  de  son  œuvre, 
de  se  dédoubler,  de  revivre  par  1  imagination  les 
siècles  disparus  et  les  civilisations  éteintes,  quel- 
ques-unes de  ses  meilleures  pages. Les  lectures  de 
la  Bible  et  son  séjour  en  Orient  lui  ont  inspiré  des 
évocations  qui  ne  sentent  nullement  la  sécheresse 


d'un  labeur  volontaire.  Soit  qu'il  nous  montre  un 
«  paysage  évangélique  »  avec  le  lac  Génésareth 
dormant  entre  les  coteaux,  et  le  Christ  «  royal  et 
doux  »  enseignant  les  pêcheurs  assis  autour  de 
lui,  soit  encore  qu'il  se  plaise  à  décrire  un  «  soir 
romain  »  peuplé  de  dames  passant  en  leurs  litières, 
de  sénateurs  drapés  de  laticlaves.d'éphèbes  flânant 
une  rose  à  la  main,  tandis  que  les  chevaux  ramè- 
nent «  les  oisifs  des  villas  de  Tibur  »  et  que  les 
lions  élèvent  leurs  rugissements  des  profondeurs 
du  Cotisée,  sa  poésie  reste  vivante.  Il  sait  nous 
rendre  poignante  et  véritable  l'aventure  de  Nabi, 
fils  d'Amos  le  Voyant,  qui,  fier  de  sa  science, avait 
rêvé,  dans  les  temps  anciens,  d'être  l'égal  de 
Dieu,  et  qui  sentit,  brusquement,  une  immense 
tristesse  succédera  sa  joie  orgueilleuse  parce  qu'il 
avait  rencontré  la  fille  de  Nachor  descendant 
«  lente,  candide  et  superbe  »,  vers  la  ville.  Grâce 
au  poète,  la  joie  des  Israélites  est  la  nôtre  quand 
Dieu  envoie  la  manne  «  sur  le  lin  vibrant  des 
tentes  matinales  »  de  leur  tribu.  Nous  sommes 
émus  de  Tennui  de  cette  reine  qui,  couchée  «  sur 
un  lit  en  pourpre  de  Surate  » ,  devant   la  mer  du 


—  36  — 

soir,  se  pique  la  poitrine  du  bout  de  sou  stylet  et 
s'amuse  à  voir  s'élargir  et  trembler,  dans  l'eau  d'un 
bassin,  le  sang  qui  s'égoutte,  perle  à  perle,  de  sa 
poitrine.  Nous  compatissons  à  la  mélancolie  du 
monarque  déchu  se  promenant  dans  son  palais 
désert  «  sous  l'ombre  opaque  des  séculaires 
allées  «.Les  vers  de  M.Louis  Mercier  sont, ici, tout 
chargés  de  nostalgie,  de  tristesse  hautaine^  et  la 
somptuosité  de  son  verbe,  la  noble  allure  de  ses 
strophes  le  rapprochent  aussi  de  LecontedeLisle. 
Ne  dirait-on  pas  qu'il  est  de  l'auteur  des  Poèmes 
Antiques,  ce  Soii'  d'Eté  : 

Soir  de  juillet.  La  fin  d'un  jour  incandescent: 
Tel  un  grand  lion  roux  qui  regagne  les  plaines, 
Le  roi  dévorateur  des  midis  sans  haleines, 
Le  Soleil,  par  delà  les  Atlas  bleus  descend. 

Une  lourde  tiédeur  pèse  sur  toutes  choses. 
La  lassitude  immense  règne;  dans  les  cieux, 
Clairs  saharas  semés  de  sables  radieux. 
Les  souffles  de  l'été  dorment,  les  ailes  closes. 

M.  Louis  Mercier  a  subi  enfin  l'influence  des 
romantiques  et,  surtout,  de  Victor  Hugo.  L'artiste 
subtil  et  précieux  du  Retour^  Texcellent  et  minu- 


—  37  — 
tieux  ouvrier  de  la  Sainte  Famille  est  également 
épris delarges  images efcde  métaphores  audacieuses . 
Il  aime  la  fougue  et  l'éclat,  la  facilité  et  l'abon- 
dance. Le  tumulte  et  l'éloquence  ne  sont  pas  pour 
lui  déplaire.  Les  sonorités  puissantes  d'amples 
récits  le  séduisent,  et  il  revient  volontiers  à  la 
Légende  des  siècles  lorsqu'il  délaisse  les  Trophées 
ou  les  Jeux  rustiques  et  divins.  M.  Louis  Mercier 
n'a  pas  emprunté  aux  romantiques  leur  habitude 
de  la  confession  directe  et  son  sentiment  de  la 
natiu'c  n'a  rien  à  voir  avec  le  caractère  factice 
du  Lac  et  de  ia  Tristesse  d' Olympia,  mais  je  suis 
certain  quil  n'aurait  pas  écrit  son  (lEdipe  victo- 
rieux ou  sa  Tentation  de  Moïse,  s'il  n'avait  d'abord 
aimé  le  beau  fracas  des  épopées  hugoliennes.  Lisez, 
par  exemple,  dans  L'Enchantée,  ce  poème  intitulé 
Épisode,  où  les  hommes  et  les  femmes  de  Phlégor, 
hordes  maudites,  livrent  contre  lesmurs  de  l'Éden 
qu'ils  convoitent  un  furieux  assaut  repoussé  par 
les  Archanges.  L'imitation  de  Hugo  n'est  pas 
niable.  Il  suffit  d'écouter  ce  récit  du  combat  : 

Et  les  glaives  divins,  avec  des  bruits  de  faux. 
Tournent  comme  des  vols  effrénés  de  gerfauts  ; 


—  38  — 

La  terre  rouge  semble  un  pressoir  en  automne  ; 

Les  multitudes  font  la  remous  d'une  mer 

Que  cingle  la  tempête  et  que  fouette  l'éclair, 

Ou  d'un  haut  champ  d'épis  qui  sous  le  vent  moutonne. 

Blasphèmes  et  clameurs,  râles  et  hurlements; 
Les  morts  forment  bientôt  des  amoncellements 
Si  hauts  que  l'on  dirait  d'effroyables  murailles; 
Et  les  Vaincus,  hurlant  sous  la  rage  des  Forts, 
Se  tordent,  et,  parfois,  en  d'ultimes  efforts, 
Aux  jambes  des  Tueurs  enlacent  leurs  entrailles! 

Ne  nous  plaignons  pas  de  ces  imitations  et  gar- 
dons-nous de  blâmer  M.  Louis  Mercier  de  s'être 
laissé  séduire  avec  trop  de  complaisance  par  ses 
maîtres.  Aucun  poète  n'a  conquis  son  originalité 
du  premier  coup,  et  l'originalité,  quand  elle  existe 
vraiment,  éclate  tôt  ou  tard.  L'élève  qui  le  mérite 
est  assuré  de  forcer  à  son  tour  l'admiration 
des  autres,  et,  en  lui  apprenant  ce  qui  lui  manque, 
ce  qu'il  doit  éviter  et  cultiver,  en  lui  découvrant, 
peut-être,  des  aspects  insoupçonnés  de  son  âme  et 
des  ressources  imprévues  de  son  esprit,  en  le  fai- 
sant bénéficier  de  leur  expérience,  les  génies  qu'il 
a  choisis  pour  guide  lui  sont  utiles.  Qu'importe 
s'il  les  suit  d'abord  avec  une  docilité  timide  et  s'il 


—  39  — 

les  imite.  M.  Louis  Mercier  a  pris  sa  langue  nom- 
breuse aux  romantiques  comme  il  a  pris  aux  par- 
nassiens l'art  (le  se  servir  de  son  vocabulaire  et  de 
mettre  les  mots  à  leur  place,  comme  il  a  pris  aux 
symbolistes  la  notion  des  harmonies  secrètes  qui 
s'établissent  entre  les  choses  et  nous,  et  ni  les 
romantiques,  ni  les  parnassiens,  ni  les  symbolistes 
ne  l'ont  empêché  d'être  lui-même.  Malgré  ces 
influences  simultanées,  il  a  su  devenir  un  poète 
personnel,  clair  et  vigoureux. 


m 


Comme  je  l'ai  déjà  dit,  personne  n'a  célébré  la 
nature  ni  la  vie  rurale  avec  une  plus  sincère  ten- 
dresse et  une  émotion  plus  comraunicative  que 
l'auteur  des  Voix  de  la  Terre  et  du  Temps,  et  per- 
sonne, plus  que  ce  fils  de  paysans,  n'était  mieux 
placé  pour  le  faire.  Il  faut  avoir  vécu  des  mois  et 
des  années  à  la  campagne  si  l'on  veut  dégager 
toute  la  grâce  et  tout  le  pathétique  de  ses  chan- 
geants aspects.  Le  printemps  et  l'hiver,  l'automne 
et  l'été,  les  labours, les  semailles,  les  récoltes, sont 
des  fêtes  ou  des  drames  dont  beaucoup  ne  soup- 
çonnent pas  l'allégresse,  ni  l'épouvante,  ni  la 
mélancolie.  Celui  qui  n'a  pas  tremblé  de  voir  se 
détruire,  en  une  heure,  le  jeune  espoir  d'une  mois- 


—  42  — 

son  ne  sentira  jamais  complètement  la  majesté 
des  larges  champs  immobiles  sous  le  soleil  de 
juillet,  ni  le  bonheur  de  posséder  la  fauve  richesse 
du  grain  ruisselant.  Celui  qui  n'a  pas  écouté  les 
plaines  et  les  bois  de  décembre  se  taire  dans  une 
consternation  inexprimable  et  puis  tressaillir  et 
renaître,  ne  soupçonne  pas  la  joie  du  renouveau. 
La  nature  ne  livre  pas  tout  de  suite  ses  charmants 
et  douloureux  mystères.  Elle  ne  se  confie  pas 
quand  on  lui  demande  seulement  la  distraction 
ou  le  délassement  d'une  heure,  l'allégement  d'une 
peine,  l'exaltalioQ  d'une  ivresse.  Jalouse  de  ses 
secrets,  elle  veut  que  l'on  s'empare  deUe  par  un 
long  commerce  et  par  des  soins  patients, lentement 
et  avec  précaution.  Elle  se  dévoile  toute  à  qui  ne 
la  quitte  pas,  et  vous  me  comprendrez,  vous  qui 
vous  êtes  réveillé,  chaque  matin,  devant  un  jar- 
din toujours  différent  quoique  toujours  pareil.  Vous 
me  comprendrez,  vous  qui  avez  vu  la  terre  nue 
et  gercée  de  l'hiver  et  la  terre  souriante  du  prin- 
temps, les  arbres  dépouillés  et  les  arbres  orgueil- 
leux de  leurs  frondaisons .  C'est  la  même  terre  et 
c'est  une  autre  terre  ;  ce  sont  les  mornes  arbres  et 


—  43  — 

ce  sont  d'autres  arbres.  Nous  ne  saisissons  l'àme 
d'un  paysage  qu'à  travers  ses  aspects  innombrables 
et  variés,  en  étant  chaque  jour  attentif  à  sa  lente 
transformation.  Le  poète  qui  veut  pénétrer  l'intime 
beauté  de  la  nature  doit  être  en  face  d'elle  comme 
devant  un  vis£ige  qu'il  chérirait  passionnément, 
tout  en  gardant  la  clairvoyance  et  l'énergie  néces- 
saires pour  l'épier  de  minute  en  minute  et  cher- 
cher, en  ses  changements  successifs,  l'être  mys- 
térieux qu'ils  manifestent.  Il  doit  être  un  amant, 
mais  encore  un  observateur  scrupuleux,  et  tel 
est,  en  effet,  le  cas  de  M.  Louis  Mercier.  Il  aime 
3a  terre  natale,  mais  il  sait  la  regarder  et  décou- 
vrir la  signification  profonde,  la  splendeur  et  le 
charme  essentiels  de  ce  (ju'il  conleniplc  quoti- 
diennement, depuis  son  enfance.  Dès  lors,  ne 
soyons  pas  surpris  qu'il  s'en  tienne  à  ses  horizons 
famiUers  et  qu'il  y  puise  les  thèmes  d'une  inspi- 
ration sans  cesse  renouvelée.  Seuls,  les  mauvais 
ouvriers  et  les  faux  artistes  recherchent  les  endroits 
exceptionnels  et  les  décors  extraordinaires  parce 
qu'ils  espèrent  que  la  meignificence  ou  l'étrangeté 
du  lieu  suppléera  à  leur  impuissance  d  être  émus 


_  44  — 

et  à  la  faiblesse  de  leur  inspiration.  M.  Louis  Mer- 
cier n'a  chanté  que  sa  province  et  un  petit  coin  de 
sa  province;  il  a  su  dire  et  faire  sentir, néanmoins, 
ce  qu'il  y  a  d'éternel  et  d'universel  en  chacun  des 
spectacles  ou  des  moments  qu'il  a  choisis. 

Que  l'auteur  de  Ponce  Pilate  soit  un  observa- 
teur subtil  et  précis  de  la  nature,  il  suffit,  pour 
leconstater,  d'ouvrir  au  hasard  l'un  de  ses  recueils. 
De  l'aube  au  soir,  il  a  perçu  les  moindres  bruits, 
respiré  les  parfums  des  plantes  et  des  fleurs,  épié 
les  mille  caprices  de  l'ombre  et  de  la  lumière.  Il 
sait  le  nom  et  la  forme  des  arbres  ;  il  reconnaît  la 
bête  qui  s'enfuit,  apeurée,  dans  le  fourré.  Il  a 
regardé  le  «  vol  triangulaire  et  noir  »  des  oiseaux 
venant  du  Nord,  qui  glissent  dans  les  vents  de 
l'automne,  noté  la  «  jaune  éclaircie  »  luisant  au 
bas  du  couchant,  «  le  profil  grelottant  et  fin  des 
peupliers  ».  11  a  entendu  «  le  matinal  babil  des 
mauvis  et  des  merles  »  et  le  vent  aigre  «  qui  froisse 
les  sommets  fragiles  des  futaies  ».  Chaque  sai- 
son, chaque  moment  du  jour  a  un  aspect,  une 
odeur,  une  couleur  que  M.  Louis  Mercier  excelle  à 
caractériser.  En  juin,  le  matin  déjà  est  torride, 


—  45  — 

les  champs  sommeillent  ivres  de  lumière,  et  le  foin 
que  l'on  fauche  exhale  un  parfum  «  savoureux  et 
profond  ».  En  septembre,  la  terre  respire  la  paix, 
la  plénitude  et  la  fécondité,  «  le  ciel  est  une  coupe 
immense  de  clarté  »,  les  vignobles  sont  «  chargés 
du  don  des  pampres  lourds  »  et  «  les  coteaux  incli- 
nés se  regardent  sourire».  En  janvier,  l'on  voit 
tomber   du  front  alourdi   des  arbres  «  les  fleurs 
d'argent  que  le  givre  y  pendit  ».  Lorsque  le  soleil 
est  couché,  les  cônes  des  meules,  dans  la  plaine 
indécise,    sont  «  pareils    aux   toits    des   vieilles 
tours».  Après  la  pluie,   une  senteur  féconde   et 
chaude  monte  du  sol  «  qui  fermente  et  qui  fume  » . 
A   l'abri    des    ramures  du    bois  d'automne,  l'on 
entend  parfois,  dans  le  lourd  silence,  dans  le  «téné- 
breux sommeil  »  qui  semble  choir  des  arbres,  un 
gland  se  détacher  et  crépiter  «  au  contact  du   sol 
gras». Quel  art  possède  M.  Louis  Mercier  de  choisir 
les  détails  les  plus  significatifs  et  de  rester  sobre 
en  donnant  une  impression  complète  et  intense  ! 
Je  n'en  désire  pas  d'autre  preuve  que  ce  paysage 
d'octobre  dont  il  a  si  bien  dégagé  la  beauté  «  fragile, 
un  peu  souffrante  et  rare  »,  le  doux  charme  atténué  : 


—  46  — 

L'air  est  lait  d'un  cristal  fluide  qu'on  croit  voir  ; 
L'horizon  délicat  tremble  dans  les  buées, 
Et  dès  l'après-midi  l'on  sent  déjà  le  soir. 

Car  le  soleil  a  des  lueurs  atténuées  ; 

Il  paraît  très  lointain  et,  sous  ses  pâles  feux, 

Les  arbres  ont  toujours  beaucoup  d'ombre  autour  d'eux. 

Touffus  encor,  les  bois  qui  dorment  à  mi-côte 
Ourlent  déjà  d'un  or  léger  leur  masse  haute, 
Et  les  fils  de  la  Vierge  argentent  les  labours. 

Par  les  ferres  l'on  voit,  en  blancheurs  indécises, 
Cheminer  sous  le  joug  des  couples  de  bœufs  lourds 
Et  fumer  doucement  le  toit  des  maisons  grises. 

L'air  n'est  ému  d'aucun  souffle.  Le  vent  attend... 
Et  tel  est  le  silence  où  l'heure  se  recueille 

Qu'à  travers  la  campagne  anxieuse  on  entend, 
Parfois,  le  bruit  que  fait  la  chute  d'une  feuille. 

Prenons  garde  cependant  de  ne  pas  réduire  le 
mérite  de  M.  Louis  Mercier  à  ce  rôle  de  notateur 
exact  et  pittoresque,  et  rappelons-nous  qu'il  aime 
tendrement  la  nature.  La  terre,  pour  lui,  est  la 
bonne  terre.  Elle  nous  est  maternelle  et  nourricière  ; 
elle  nous  dispense  la  vie  de  1  ame  et  celle  du  corps; 
avec  la  paix,  elle  nous  offre  sa  beauté.  La  terre 
n'est  pas  inerte  et  indifiérente  ;  elle  vit,  tressaille 


et  respire,  enfante  dans  la  douleur,  tremble  de 
froid,  souffre  du  soc  qui  la  déchire  et  des  coups 
qui  la  frappent.  Malgré  tout,  elle  garde  une  inlas- 
sable bonté,  une  sollicitude  sans  défaillance,  endort 
notre  peine,  rassasie  notre  faim,  se  pare  pour  nous, 
travaille  pour  nous,  et,  pour  nous,  cisèle  les 
grands  lys  et  fait  fleurir  les  roses.  Dans  sa  Pro- 
phétie de  la  mer,  M.  Louis  Mercier  nous  a  révélé  la 
violence  et  l'intensité  du  sincère  amour  que  lui 
inspirent  les  plaines  et  les  bois.  La  mer  inféconde 
rappelle  à  la  terre  orgueilleuse  de  ses  moissons  et 
de  ses  vignes  que  le  sol,  épuisé,  s'arrêtera  un  jour 
de  produire.  Alors  viendra  la  revanche  des  flots. 
Ils  s'apaiseront,  et,  dans  leurs  profondeurs,  ger- 
meront des  forêts  prodigieuses  et  des  fleurs  inef- 
fables aux  enivrants  arômes  ;  la  mer  dira  à  son 
tour  le  cantique  éternel  de  la  vie.  Mais  le  sujet  du 
porme,  si  noble  soit-il,  n'importe  pas  ici.  Ce  qui 
vaut  à  ces  vers  leur  accent  émouvant,  c'est  la 
façon  dont  M.  Louis  Mercier  célèbre  la  nature  et 
ce  que  nous  lui  devons,  dont  il  montre  la  terre  éla- 
borant ses  baumes,  sculptant  l'épi,  unissant  la 
grâce  à  la  vigueur,    renaissant  d'année  en  année. 


—  48  — 

dans  un    prodigieux  effort,  et  s'épuisaut  afin  de 
nous  nourrir  et  de  réjouir  nos  yeux. 

Ainsi  donc  la  terre  vil,  respire,  souffre,  parti- 
cipe à  notre  existence,  comme  nous  participons  à  la 
sienne,  et  lauteur  (\q L Enchantée  trouve,  dans  la 
fougue  de  sa  sympathie,  le  secret  de  rehausser 
singulièrement  le  ton  de  ses  poèmes.  En  effet,  au 
lieu  de  voir  les  choses  uniquement  du  dehors  et 
de  n'envisager  que  leur  aspect  formel,  il  leur 
prête  une  âme,  et,les  croyant  capables  de  douleurs 
et  de  joies,  déparier  un  langage  mystérieux,  illes 
élève,  en  quelque  sorte,  à  la  dignité  humaine. 
Elles  deviennent  ses  amies  ;  il  leur  parle  à  son 
tour  ;  il  les  plaint,  les  bénit,et  les  remercie.  Le  don 
d'animer  ce  qu'il  touche,  d'accueiUir  les  confi- 
dences et  les  avertissements  de  la  nature,  d'écouler 
et  de  traduire  les  voix  innombrables  de  l'univers, 
de  puiser  un  enseignement  dans  les  spectacles  du 
monde  et  de  découvrir  un  sens  éloquent  à  ce  qu'il 
contemple,  prête  à  l'œuvre  de  M.  Louis  Mercier 
une  grandeur  et  une  solennité  extraordinaires. 

Voici  que  tout  s'éveille  et  palpite  à  son  ordre 
inspiré.  La  terre,  semblable  à  une  vierge,  est,  le 


—  4'J  — 

malin  «  heureuse  et  reposée  ».  Les  feuilles,  l'eau, 
les   herbes   et   les   fleurs   sont    «   des   créatures 
divines  ».  Les  collines  ont  le  charme  de  ces  femmes 
qui  cheminaient,  jadis,  l'amphore  sur  le  front.  Les 
arbres,  fils  pieux  de  la  terre,  vivront  des  jours 
nombreux  et  bénis,  parce  qu'ils  n'ont  point,  pareils 
à  nous,  retourné  leurs  bras  contre  celle  qui  les  a 
allaités  de    son  lait  divin.  Avec  ses  ceps   qui   se 
tordent  «  en  farouches  postures  »  et  qui  sont  tels 
que  les  corps  des  gladiateurs  nus,  la  vigne  livre  au 
sol  de  rudes  combats  et  enfante  en  des  douleurs 
ce  qui  font  pleurer  la  sève  aux  pores  des  sarments  » . 
La  rivière  se  souvient  des  filles  aux  yeux  d'or 
qui   «  traversent  les  gués  en  marchant  sur   les 
pierres  »  ;  elle  dit  à  ses  bords  les  rires  des  lavan- 
dières, les  chansons  des  nids  et  les  murmures  des 
saules.  Le   moulin  a  une  face  de  vieillard  et  un 
fard  impalpable  le   poudre.  Dans  un  parc  aban- 
donné, les  grands  chênes  et  «  les  ormes   patri- 
ciens »   parlent  des   splendeurs  disparues.  Noire 
vendangeuse,  la  nuit,  durant  le  jour,  récolte  les 
grappes  vermeilles,  et,   le  soir  tombé,  verse  aux 
hommes  le  philtre  ténébreux  qui  les  pacifie.  Le 

4 


—  50  — 

printemps  venu,«  la  terre  au  jeune  ciel  rit  heureuse 
et  surprise  ».  L'on  entend  encore  sur  les  feuilles 
des  bois,  quand  la  pluie  est  finie,  «  laverse  aux 
pieds  légers  qui  s'éloigne  bruire  ».  Jamais  M.  Louis 
Mercier  n'a  mieux  prouvé  sou  pouvoir  d'exalter 
et  de  transfigurer  la  plus  humble  chose  que  dans 
son  Laus  Herbarurn  : 

Bénissons  l'Herbe,  fille  aimante  de  la  Terre, 
Qui  jette  son  manteau  sur  le  corps  de  sa  mère, 

Qui,  pour  que  le  printemps  soit  salubre  et  joyeux, 
Souffre,  pendant  l'hiver,  des  maux  mystérieux. 

Bénissons-la  d'aimer  l'Homme  qui  la  dédaigne 
Et  sous  les  pieds  de  qui  son  cœur  fragile  saigne. 


Bénissons  l'Herbe  dans  ses  bienfaits.  Bénissons 
Ses  sucs  où  se  nourrit  la  laine  des  toisons. 

Bénissons-la  dans  la  richesse  des  mamelles 

Qui  font  d'un  pas  plus  lent  cheminer  les  agnelles. 

Bénissons-la  dans  la  douceur  du  lait,  meilleur 
Que  les  vins  delà  vigne  et  les  miels  de  la  fleur. 

Louons-la  dans  les  bœufs  patients  et  superbes 
Qui  creusent  les  sillons  pères  des  nobles  gerbes. 

Bénissons  l'Herbe  dans  les  nids  et  les  berceaux, 
Dans  le  ramage  des  enfants  et  des  oiseaux. 


—  51  — 

Vivants,  bénissons-la  de  sa  fraîcheur  qui  tombe 
Sur  le  sommeil  de  ceux  que  possède  la  tombe... 

Et  gloire  à  Dieu,  qui  pour  les  bons  et  les  méchants. 
Fit,  sous  le  pur  soleil,  croître  l'herbe  des  champs  ! 

Mais  si  les  choses  vivent  et  sentent  comme  nous, 
elles  peuvent  nous  être  hostiles  ou  amicales,  nui- 
sibles ou  bienfaisantes,  et  le  mystère  nous  envi- 
ronne de  toutes  parts.  Savons-nous  ce  qui  nous 
guette  derrière  cet  inconnaissable  ?  Devinons-nous 
les  dangers  qui  nous  menacent  et  l'imprévu  que 
nous  réserve  demain  ?  Mille  raisons  de  craindre  et 
de  trembler  s'offrent  à  l'homme  qui  cherche  au 
delà  des  apparences.  II  se  sent  entouré  de  forces 
redoutables,  appréhende  les  influences  mauvaises, 
et  la  peur,  la  fiévreuse  peur  instinctive  et  irrai- 
sonnée de  l'enfance  s'empare  de  lui.  Cette  peur, 
M.  Louis  Mercier  réprouve.  La  hantise  du  mystère 
palpite  dans  ses  poèmes.  Elle  le  poursuit  en  tout 
lieu,  jusqu'au  cauchemar,  jusqu'à  l'hallucination. 
Le  soir,  la  route  dont  la  blancheur  confuse  sinue 
dans  l'ombre,  l'angoisse.  Qu'elle  est  étrange  !  Et 
que  réserve-t-elle  ?. . . 


—  52  - 

D'où  vient-elle  ?  Où  va-t-elle  si  tard  ? 
Et  qui  sait  l'ennemi  qui  nous  guette, 
De  derrière  les  haliiors  hagards 
Où  s'enfonce  la  route  inquiète  ? 


On  distingue  des  pas.  Les  feuilles  mortes 
craquent.  Qui  est-il,  celui  que  l'on  n'attend  pas  et 
qui  vient  «  quand  on  ferme  les  portes  »  ?  C'est, 
sans  doute, le  mauvais  hôte  envoyé  par  les  ténèbres, 
«  le  messager  qui  sait  la  nouvelle  inconnue  et 
funèbre  ».  Enfin  les  pas  s'éloignent,  le  bruit 
diminue,  cesse,  et  l'on  reste  là,  dans  la  nuit,  à 
écouter  les  sourds  battements  de  son  cœur. 

Nous  qui  avons  marché  plus  vite  dans  l'obscu- 
rité, talonnés  par  je  ne  sais  quel  ennemi  chimé- 
rique, ou  qui  nous  sommes  effarés,  au  détour  d'un 
chemin,  devantla  forme  humaine  et  le  visage  gri- 
maçant d'un  arbre, nous  qui  avons  entendu  l'hiver, 
l 'ouragan  faucher  la  plaine  et  saccager  les  branches, 
nous  qui  avons  pensé  aux  morts,  à  la  veillée,  nous 
retrouverons  nos  tremblements  dans  l'œuvre  de 
M.  Louis  Mercier. 

Vous  le  connaissez  aussi  cet  air  d'attente  que 
paraît  avoir    la  nature  en   ses  heures  de  grand 


—  53  — 

calme,  durant  les  journées  d'arrière- saison,  et  qui 
nous  vaut  un  malaise  indicible.  Il  semble,  comme 
l'écrit  le  poète,que  la  terre  sait  un  secret  et  qu'elle 
va  nous  le  confier.  Rien  ne  remue.  Peu  à  peu  le 
crépuscule  baigne  les  champs,  emplit  les  ravins, 
gagne  les  profondeurs  des  taillis  roux.  Les  bois  ne 
sont  plus  que  des  masses  imprécises.  Tout  à  coup, 
le  vent  se  lève,  passe  en  un  large  frisson,  agite  les 
rameaux,  et  ceux-ci,  croirait-on,  ébauchent  des 
gestes  noirs.  M.  Louis  Mercier  se  demande  : 

Qu'est-ce  que  la  Nuit  louche  et  muette  complote? 

Une  sourde   rumeur  dans  le  silence  flotte. 

Et  c'est  comme  le  bruit  que  ferait  un  marcheur 

Dont  les  pieds  sur  le  sol  ne  poseraient  qu'à  peine. 
Mais  que  l'on  entendrait  venir  à  son  haleine... 
Qui  donc  dans  l'ombre  s'approche  ainsi  ? 

Les  bois  ont  peur... 

Et  les  vieilles  maisons,  le  soleil  éteint,  à  quoi 
rêvent-elles  ?  Qu'espèrent-elles  quand  personne 
n'entre  ni  ne  sort  par  leurs  portes  pleines  d'ombre? 
Songent-elles  aux  absents, à  ceux  qui  les  ontquittées 
et  ne  sont  pas  revenus?  Mon  Dieu  !  si  les  maîtres  de 
jadis  allaient  reparaître,  ce  soir,  tels  qu'ils  étaient 


—  54  — 

dans  l'aQciea  temps,  avec  les  habits  de  dimanche 
dont  on  les  avait  vêtus  pour  aller  là-bas  : 

Oh!  pendant  que  l'ombre  s'amasse, 
Si  les  vivants   qui  sont   dehors, 
En  rentrant,  trouvaient,  à  leurs  places, 
Assis  à  table,  tous  ces  morts... 

Oui,  des  complots  se  trament  dans  la  nuit 
contre  notre  sécurité  et  l'ombre  réserve  à  qui  ne 
se  méfie  pas  de  sa  traîtrise  mille  pièges  et  mille 
embûches.  Les  choses  veillent,  guettent  et  sur- 
veillent. Les  bêtes  elles-mêmes  secouent  leur  tor- 
peur et  parlent  dans  leurs  étables.  Les  bœufs  se 
remémorent  leur  gloire  ;  ils  évoquent  le  temps  oià, 
comme  des  rois,  ils  dormaient,  sans  labeur,  sous 
les  palmiers  sonores.  Dieux  d  Egypte,  indolents  et 
superbes,  ils  avaient  des  temples  au  lieu  d'élables, 
et  des  crèches  de  santal.  A  présent,  ils  sont  avilis 
et  courbent  sous  le  joug  leurs  fronts  altiers.  Ils 
détestent  l'homme  qu'ils  sont  obligés  de  servir: 

Mort  et  malheur  sur  toi,  maître  et  bourreau  d'esclaves  l 

Toi  qui  mets  au  timon  les  monarques  déchus. 

Lâche  insulteuT  des  dieux  quand  tu  ne  les  crains  plus... 


—  55  — 

Ces  poèmes  et  d'autres  d'une  inspiration  ana- 
logue attestent  cliez  M.  Louis  Mercier  une  âme 
tourmentée,  et,  sans  doute, pouvons-nous  attribuer 
à  son  tempérament  inquiet,  autant  qu'à  son  ata- 
visme, son  amour  de  la  vie  rustique  qu'il  célèbre 
en  chacune  de  ses  manifestations.  La  paix,  le  calme, 
le  repos,  ne  naissent-ils  pas  des  occupations  mono- 
tones et  identiques  du  paysan  ?  Sa  besogne  régu- 
lière lui  vaut  l'équilibre  de  l'espritet  laquiétudedu 
cœur.  Elle  lui  impose  une  sage  discipline.  Exigeant 
une  attention  constante,  elle  lui  interdit  les  vains 
rêves  et  les  souffrances  illusoires.  Le  spectacle  des 
immuables  lois  qui  régissent  le  monde,  le  retour 
périodique  des  phénomènes  lui  enseignent  que  nos 
agitations  sont  petites  et  nos  plaintes  inutiles. 
M.  Louis  Mercier  le  comprend,  il  a  besoin  de  ce 
calme  que  dispense  l'existence  campagnarde  et  il 
l'aime  parce  qu'elle  le  procure  à  ceux  qui  restent 
aux  champs.  Il  l'aime  encore  parce  qu'elle  répond 
à  son  instinct  de  poète  et  qu'il  en  discerne  la  beauté 
et  la  grandeur.  Nous  l'avons  vu  personnifiant  les 
choses  et  donnant  une  âme  aux  pays8iges.  En 
parlant  des  travaux  des   laboureurs,  —  et  bien 


—  56  — 

que  son  observation  qui  est,  ici,  non  moins 
bonne  qu'en  étudiant  la  nature,  lui  permette  un 
excellent  réalisme,  —  il  ne  perdra  point  son 
pouvoir  de  parer  ce  qu'il  peint  d'un  souverain 
prestige,  de  le  revêtir  d'un  caractère  sacré  et 
den  dégager  la  splendeur  cachée.  Il  est  salutaire 
de  gagner  son  pain,  il  est  digne  de  remplir  sa 
tâche,  sans  faiblesse,  et  le  geste  éternel  aidant 
à  l'homme  à  assurer  sa  vie  et  à  enseigner  la 
vaillance  à  ses  descendants  a  une  incomparable 
noblesse.  Aucun  acte  n'est  indifférent,  ni  banal,  ni 
trivial.  Par  une  sorto  de  gravité  religieuse  et  de 
recueillement  ému,  par  le  goût  qui  lui  est  naturel 
de  l'épithète  austère  et  magnifique,  l'auteur  de 
L Enchantée  élargit,  jusqu'aux  confins  du  passé, les 
tableaux  qu'il  a  sous  les  yeux,  montre  leur  signi- 
fication majestueuse  depuis  les  temps  les  plus 
reculés,  et  force  notre  respect  en  nous  rappelant 
ce  caractère  immémorial.  Représente  t-il  un  pay- 
san dans  la  vérité  de  son  labeur,  tous  les  paysans 
qui  l'ont  précédé  surgissent  en  face  de  nous  avec 
une  attitude  identique,  et  le  héros  du  poète  grandit 
prodigieusement  ;  il  devient  un  type  d'humanité. 


—  57  — 

Lisez  le  Chant  du  Semeur.  M.  Louis  Mercier 
s'en  tient  d'abord  à  une  simple  description  et  ne 
révèle  que  ses  qualités  d'artiste  attentif.  Dans  un 
soir  d'automne  qu'éclairent  les  rayons  violacés  et 
doux  du  soleil,  un  laboureur  «  ayant  l'air  de  chasser 
devant  lui  sa  grande  ombre  »  épand  la  semence  en 
marchant.  L'attelage  le  suit.  Des  bœufs  traînent 
la  herse  aux  dents  luisantes.  La  glèbe  fume,  et, 
tandis  qu'il  va,  jetant  le  grain,  le  paysan  chante. 
Alors,  M.  Louis  Mercier  change  d'accent;  il  s'exalte; 
le  sens  sacré  de  la  scène  se  dévoile  à  lui  ;  la  mélo- 
pée du  semeur  retentit  immense,  chargée  d'un 
enseignement  extraordinaire.  Nous  remontons, 
d'une  superbe  envolée,  à  l'origine  des  âges.  «  Tout 
ce  qui  s'accomplit  de  sacré  sur  la  terre,  enseigne 
le  poète,  s'accomplit  en  chantant.  »  Le  sol  que 
réjouissent  les  sons  accueille  les  semailles  avec 
plus  d'amour,  et,  lorsque  le  froment  dispersé, 
ce  soir,  aura  germé,  lorsque  les  blés  mûrs  ondu- 
leront au  vent  en  un  remous  d'or  pâle,  ils  répé- 
teront le  chant  «  vénérable  et  mystique  »  du 
laboureur.   M.  Louis  Mercier  s'écrie: 


—  58  — 

Or,  plus  que  ton  labeur  nulle  œu-\Te  n'est  profonde. 
Car  c'est  un  sacerdoce  aussi  vieux  que  le  monde, 

Et  qui  te  vient  des  cieux, 
Que  de  sacrifier  5  la  terre  en  offrande, 
Afin  que  l'an  prochain  la  terre  te  le  rende, 

Le  grain  mystérieux. 

Ce  don  de  transfigurer  les  moindres  actes  d'une 
humble  destinée  et  d'enfermer  dans  une  image 
du  pj'ésent  la  grandeur  du  passé,  je  le  retrouve 
dans  les  pages  où  M.  Louis  Mercier  raconte  le 
repas  des  paysans.  De  même  que  pour  le  Chant 
du  Semeur,  il  commence  par  reproduire  exacte- 
ment ce  qu'il  voit,  et  ses  notations  sont  d'une 
vérité  scrupuleuse.  Un  jour  d'été,  le  père,  les 
grands  fils,  les  tâcherons  à  gage  se  mettent  à 
table.  Selon  l'usage  ancien,  les  femmes  restent 
debout.  Les  hommes,  eux,  «  mangent  sans  rien 
dire  et  sans  penser  a  rien  ».  Le  chien  rôde,  les 
cuillères  tintent  sur  les  écuelles.  La  lumière  de 
midi  frappe  un  pot  «  dont  les  flancs  obèses  suent 
l'eau  fraîche  ».  Tous  les  détails  du  spectacle  sont 
pittoresques  et  vécus.  Mais,  prenez  garde,  si  vous 
ne  vous  bornez  pas  à  regarder  ces  gens  qui  rassa- 
sient leur  faim,  lourdement  et  gauchement, si  vous 


—  59  — 

réfléchissez,  une  soudaine  splendeur  illuminera 
les  habitants  de  la  ferme.  En  se  nourrissant,  ils 
accomplissent  une  fonction  sacrée.  Il  y  a,  dans  le 
pain  qu'ils  mordent,  «  la  vertu  des  sillons  w.l'àme 
du  sol,  le  meilleur  de  la  terre.  Elle  les  envahit 
et  les  pénètre  ;  elle  les  rend  persévérants  et  forts 
et  ils  reconnaissent  ses  bienfaits  en  l'aimant  avec 
leur  sang,  leurs  os,  leur  chair,  «  d'un  amour 
ombrageux  et  tendre  ».  Certes,  ils  ne  sont  plus 
vulgaires,  les  paysans  attablés,  quand  M.  Louis 
Mercier  affirme  : 

Mère  des  clairs  épis  et  des  ardents  raisins. 
Quelque  chose  de  grand,  quelque  chose  de  saint 

S'accomplit  chaque  fois,  ô  Terre, 
Qu'à  cette  table  où  les  aieux  se  sont  assis, 
Les  sobres  laboureurs  viennent  s'asseoir  ainsi 

Au  retour  des  lâches  austères. 

Car  en  mangeant  le  pain  de  tes  blés,  c'est  ta  chair 
Qu'ils  font  s'incorporer  au  profond  de  leur  chair, 

Et  c'est,  au  secret  de  leurs  veines, 
Le  plus  chaud  de  ton  sang  qu'ils  mêlent  à  leur  sang. 
Quand  ils  boivent  le  vin  que  ton  sein  tout-puissant 

Verse  pour  réjouir  leurs  peines. 

Pour  qui  comprend  et  interprète  la  vie  rustique 


—  60  — 

de  cette  manière,  pour  qui  sait  en  dégager  de  la 
sorte  le  haut  symbolisme,  la  relier  à  ses  origines 
lointaines,  montrer  à  travers  elle  la  beauté  d'un 
long  effort  ininterrompu  et  d'un  héritage  sacré, 
transmis,  depuis  des  siècles,  d'une  génération  à 
l'autre,  le  paysan  n'est  pas  l'être  misérable, pauvre 
d'esprit  et  de  cœur,  guidé  par  son  brutal  instinct, 
asservi  à  une  besogne  ingrate  et  médiocre,  que 
nous  a  peint  le  naturalisme.  M.  Louis  Mercier  l'a 
senti  à  cause  de  son  amour  pour  la  terre  et  à  cause 
de  la  sympathie  qu'il  étend  aux  gens  et  aux  choses 
de  la  campagne,  le  paysan  est,  au  contraire, cons- 
cient et  paisible,  attaché  aux  champs  de  ses  aïeux 
et  aux  traditions  que  ceux-ci  lui  ont  léguées  ;  sa 
mission  est  grande  ;  son  sort  est  enviable  ;  il 
mérite  nos  louanges,  nos  remerciements, notre  res- 
pect ;  sa  lâche  est  belle,  et,  fût-elle  dure,  hostile 
et  revêche,  il  est  joyeux  de  la  remplir. Bien  mieux, 
il  l'aime  d'être  pénible  et  rude.  Le  poète  le  croit, 
les  laboureurs  qui  dorment  leur  éternel  sommeil 
ne  se  souviennent  pas  des  doux  angélus  ni  des 
moissons  nouvelles  ;  ils  ne  dressent  pas  l'oreille  à 
l'appel   des   fléaux   sonnant  dans  l'aire  ;  ils   ne 


—  61  — 

regrettent  pas  les    sacs  remplis  de  giain  ni  les 
jours  de  grand  soleil;  que  regrettent  ils  donc?... 

C'est  aux  rudes  labeurs  que  va  leur  âpre  amour, 
A  l'effort  acharné  par  qui  la  glèbe  enfante  : 
Aux  matins  frissonnants  de  novembre,  aux  labours 
Par  les   terrains  hargneux,  lorsque  l'automne  vente  ; 

Aux  soirs  qui  les  ont  vus  marcher,  courbés  et  las, 
Dans  la  brume,  dans  le  grésil,  dans  la  froidure  ; 
A  l'ouvrage  où  se  sont  usés  leurs  pauvres  bras. 
Aux  misères  sans  fin  qui  rendent  l'àme  dure. 

En  combien  d'autres  poèmes  moins  solennels  et 
moins  éloquents,  mais  d'une  si  probe  observa- 
tion et  d'un  si  chaud  coloris, M.  Louis  Mercier  n'a- 
t-il  pas  chanté  le  village,  la  ferme,  les  champs,  et 
qu'il  nous  est  facile  d'y  apercevoir  toujours  la  ten- 
dresse qu'il  éprouve  !  Ici,  c'est  une  messe  du  matin. 
L'église  est  vide  ;  le  bourg  s'éveille  ;  on  entend 
des  bruits  de  voix  et  de  pas  ;  les  portes  bâillent 
une  à  une  ;  le  treuil  d'un  puits  vibre:  un  tombe- 
reau passe,  cahotant  :  puis  le  silence  renaît,  le 
matin  semble  en  prière... 

Et,  de  loin,  dans  les  champs,  pareils 
A  quelque  foule  qui^se  presse, 
InclinantUeur^front  au  soleil. 
Les  blés  assistent  à  la  messe. 


—  62  — 

Là,  c'est  un  après-midi  de  dimanche  et  les 
vêpres  sonnent.  Les  champs  sont  déserts,  les 
maisons  sont  fermées  et  laissent  filtrer  une  fumée 
de  leur  toit.  Rien  ne  bouge  ;  «  le  vent  songe,  les 
bois  écoutent  »  ;  l'heure  est  pensive  ;  la  terre 
paraît  grave... 

Et  la  paix,  sous  ce  ciel  qui  dort, 
Est  si  profonde  qu'elle  donne 
Un  aAant-goût  de  bonne  mort... 
Les  vêpres  sonnent. 

Regardez,  maintenant,  l'étable,  un  soir  d'hiver. 
On  trait  les  vaches.  Parmi  les  toiles  d'araignée, 
pend  une  lanterne  qui  éclaire  les  choses  à  demi. Sa 
fumeuse  lueur  modèle  vaguement  les  flancs  bom- 
bés et  les  croupes  rondes  des  bêtes.  Des  reflets 
tremblent  sur  la  muraille.  Un  joug  s'y  dessine. 
Comme  un  tas  d'or,  luit  un  amas  de  paille  : 

...  Les  bonnes  vaches  que  l'on  trait, 
Immobiles,  les  yeux  béants,  devant  leur  crèche, 
S'abîment  dans  un  rcve  indolent  d'herbe  fraîche, 
Au  bruit  moelleux  du  lait   qui  tombe  dans  du  lait. 

Pénétrons  dans  la  cour,  à  l'heure  de  la  sieste. 


—  63  — 

Les  bœufs  gisent,  repus,  devant  leur  crèche.  Les 
batteurs  se  sont  couchés  sur  le  seigle.  D'invisibles 
essaims  vibrent  dans  l'air.  La  brise  apporte  le 
parfum  des  trèfles  eu  fleur.  Seules,  les  poules 
voraces,  appelées  par  le  cri  «  d'un  coq  rauque  et 
vermeil  »  picorent  le  grain  et  font  ripaille,  à  l'insu 
des  dormeurs. 

Ailleurs,  nous  assistons  à  la  Naissance  du  vin. 
Dans  un  coin  de  la  grange,  se  dresse  l'énorme 
cuve.  Une  écume  ardente  monte  à  ses  bords  ;  des 
ruisseaux  rouges  sinuent  sur  ses  flancs  ;  le  raisin 
fermente  avec  une  sourde  rumeur. Puis  le  vin  coule 
aux  canaux  du  pressoir,  et  TAucien  arrive  pour  le 
goûter.  Les  fils  se  lèvent  ;  ils  tendent  à  leur  père 
un  large  verre  qu'ils  ont  rempli  : 

Mais,  devant  qu'y  tremper  ses  lèvres,  en  silence 
L'xUeul  hausse  la  coupe  et  contemple,  joyeux, 
La  lumière  du  x'in  qui  sous  le  cristal  danse. 

Donner  celte  impression  d'exactitude  suppose 
que  l'on  a  longuement  vécu  dans  la  familiarité 
des  choses,  qu'on  les  a  regardées  avec  une  tendre 
patience  et  une  complaisance  minutieuse. 


—  64  — 

Toutefois, M.  Louis  Mercier  ne  chante  pas  seule- 
ment les  décors  et  les  épisodes  agrestes.  Son 
humeur  inquiète  que  nous  avons  signalée  et  à 
laquelle  nous  avons  attribué  sa  prédilection  pour 
la  calme  existence  des  champs,  lui  fait  apprécier 
aussi  la  sécurité  de  la  maison  de  ses  ancêtres.  Là 
est  l'asile  etTabri,  loin  des  dangers  et  des  hasards 
périlleux,  loin  des  embûches  du  monde. Il  est  donc 
le  poète  de  la  demeure  et  de  ce  qu'elle  enferme  de 
plus  précieux,  le  cellier,  la  huche,  la  table,  le 
berceau  des  enfants^le  Iit,râtre  où  l'on  se  réchauffe, 
la  lampe  qui  nous  éclaire,  l'horloge  qui  sonne  les 
heures  de  la  vie  et  celles  de  la  mort.  Je  n'ignore 
pas  le  péril  de  traiter  ces  sujets  et  qu'ils  peuvent 
n'inspirer  que  de  plates  descriptions,  de  sots 
attendrissements  et  de  la  sentimentalité  niaise. 
Mais  je  sais  également  qu'interprétés  par  un  véri- 
table artiste,  ils  sont  une  source  de  magnifique 
inspiration  et  les  thèmes  des  plus  amples  dévelop- 
pements.Il  suffit  d'être  capable  de  les  dramatiser  et 
de  les  grandir.  Il  suffit  d'y  apercevoir  les  éléments 
d'une  fresque  et  non  dun  petit  tableau  de  genre. 
Or,  on  aurait  très  mal  compris  M.  Louis  Mercier 


—  65  — 

et  je  l'aurais  bien  mal  fait  comprendre,  si  l'on 
ne  se  doutait  déjà  que  son  livre  le  Poème  de 
la  Maison  n'est  nullement  une  série  d'aimables 
croquis.  Ses  diverses  qualités  et  sa  façon  de  sentir 
et  d'exprimer  la  vie  le  servent,  dans  cette  œuvre, 
mieux  que  nulle  part  ailleurs.  Il  nous  a  montré 
la  nature  soucieuse  de  nos  maux,  occupée  de  nos 
besoins,  attentive  à  notre  bonheur,  mêlée  à  notre 
existence.  Sa  maison  est  toute  pareille  ;  vigilante  et 
maternelle,  elle  est  un  être  vivant.  Il  a  anobli  les 
choses  en  leur  attribuant  nos  plaisirs  et  nos  peines, 
en  racontant  leur  intervention  dans  notre  destinée 
et  les  services  qu'elles  nous  rendent.  De  même,  il 
expliquera  pieusement  pourquoi  la  maison  et  ce 
qu'elle  contient  ont  droit  à  notre  gratitude.  Il  a 
perçu  le  mystère  en  certains  lieux,  à  certaines 
heures.  Le  mystère  imprégnera  encore  les  pages 
où  il  célèbre  sa  demeure  et  il  révélera  le  secret  de 
l'objet  le  plus  insignifiant  en  apparence.  Gomme 
il  a  prouvé  le  caractère  auguste  de  la  vie  rurale 
en  la  rattachant  à  ses  traditions  millénaires,  il 
prouvera  que  la  maison  est  vénérable  à  cause  de 
tous  ceux  qui  s'y  sont  succédés  et  il  honorera  leur 


—  66  — 

mémoire.  Comme  il  a  indiqué  la  beauté  cachée 
du  geste  du  semeur  et  du  repas  du  paysan,  il  indi- 
quera la  beauté  des  simples  actes  que  nous  accom- 
plissons dans  le  logis  familial,  de  la  naissance  à 
la  mort.  Telle  est  la  façon  dont  M.  Louis  Mercier 
a  compris  et  exécuté  son  Poème  de  la  Maison, 
Ai-je  besoin  d'ajouter  que,  dans  ces  conditions,  le 
livre  a  un  sens  universel  et  une  si  vaste  portée 
que  tous  les  hommes  y  retrouveront,  s'ils  sont 
dignes  de  les  éprouver,  les  émotions  que  suscite 
en  eux  la  demeure  où  ils  ont  été  élevés.  Chacun 
des  poèmes  contenus  dans  ce  recueil  est  une  véri- 
table symphonie,  un  drame  en  plusieurs  actes 
avec  des  rythmes  nombreux  étonnamment  adap- 
tés aux  divers  mouvements  de  l'âme,  et  chacun 
d'eux  note  tout  ce  que  les  choses,  conscientes  et 
vivantes  par  le  vouloir  du  poète,  peuvent  ressentir 
à  notre  contact  ou  nous  suggérer.  Mais  nulle 
explication  ne  vaut  la  lecture  du  Poème  de  la  Mai- 
son. Suivons,  un  moment,  M.  Louis  Mercier. 

Dès  le  commencement,  la  maison  acquiert  une 
personnaUté  humaine.  Cachée  au  milieu  des  ver- 
gers et  de  la  terre,  elle  se  dissimule  aux  regards  des 


—  67  — 

passants,  et,  dédaigneuse  de  connaître  le  monde, 
de  voir  un  vaste  horizon,  elle  contemple  seulement 
le  pays  des  ancêtres.  Il  lui  suffit  de  regarder  les 
prés  et  les  terres,  les  bois  et  la  vigne  appartenant 
aux  siens,  de  savoir  les  noms  de  leurs  champs, 
de  suivre  les  progrès  de  leurs  semailles,  de  les 
surveiller  quand  ils  besognent  dehors,  et  de  garder 
le  troupeau  quand  le  berger  s'est  endormi.  Elle 
aime  tant  ceux  qui  vivent  dans  son  ombre: 


...  Si  le  poids  du  jour  par  moment  les  oppresse, 
S'ils  ont  faim,  s'ils  ont  soif,  s'ils  sont  las  et  meurtris, 
Pleine  de  réconfort  et  riche  de  tendresse, 
Toute  prochaine,  au  bout  du  sentier  qu'ils  connaissent, 
La  maison  maternelle  et  douce  leur  sourit. 


Elle  leur  sourit  et  se  réjouit  lorsque  l'angélus 
du  soir  les  invite  à  rentrer.  «  Son  toit  fumant 
déjà  révèle  une  âme  aimante  »,  et  son  foyer 
embrasé  palpite  comme  un  cœur  empli  d'allé- 
gresse. 

Hélas!  depuis  si  longtemps  qu'elle  est  bâtie,  la 
pauvre  maison  a  souffert.  Elle  a  supporté  le  vent, 
la  neige,  les  frimas  ;  elle  a  pris  sa  part  des  années 


—  68  — 

de  mauvaises  récoltes  ;  impuissante,  elle  a  écoulé 
ses  habitants  partir  sans  retour  et  se  souvient  de 
leurs  pas,  de  leurs  voix... 

La  maison  a  souffert...  Mais  les  chagrins  et  l'âge 
Ont  mis  en  elle  un  charme  émouvant  et  sacré  : 
On  ne  sait  quoi  d'humain  respire  en  son  visage  ; 
Et  ses  yeux  semblent  beaux  d'avoir  souvent  pleuré. 

Ce  charme  émouvant  et  sacré,  ce  pouvoir  de 
s'intéresser  à  nous,  de  nous  surveiller,  de  nous 
protéger,  de  nous  garder,  de  nous  donner  mille 
preuves  de  tendresse,  M.  Louis  Mercier  l'attribue 
à  toutes  les  choses. 

La  porte  constamment  ouverte  du  matin  jus- 
qu'au soir  laisse  entrer  «  la  lumière  du  ciel  et 
l'odeur  des  saisons  »,  la  chaleur  du  soleil  et  les 
souffles  du  printemps,  le  mendiant  que  nous  ne 
craignons  pas  et  le  chien  qui  est  notre  ami.  Mais, 
quand  tombe  la  nuit  avec  ses  menaces,  ses  formes 
bizarres,  ses  bruits  étranges,  elle  se  referme  bien 
vite  afin  de  préserver  les  gens  de  la  maison  des 
ombres  ennemies  et  de  garantir  leur  sommeil. 
Elle  attendra,  pour  s'ouvrir  de  nouveau,  l'aube 
fraîche,  l'heure  délicieuse  où  les  êtres  délivrés  de 


—  69  — 

l'obscurité  se  rassurent  et  reprennent  leurs  tra- 
vaux. C'est  par  la  porte,  que  le  soleil,  dardant 
ses  traits  d'or,  pénètre  dans  la  maison  : 

11  entre  :  la  maison  s'emplit  de  sa  présence 
Et,  sauve  des  dangers  dont  s'infestait  la  nuit, 
La  vie  avec  un  clair  sourire  recommence. 

Si  la  porte  nous  garde,  la  cheminée  nous  pro- 
cure le  feu  réchauffant,  et  M.  Louis  Mercier,  en 
une  invocation  grandiose,  salue  d'abord  le  feu 
«  prolecteur  des  premiers  habitants  de  la  terre  » 
et  gardien  du  foyer,  le  feu  qui  chasse  les  ombres, 
qui  fait  naître  la  joie  et  la  sécurité,  le  feu  humble 
serviteur  des  hommes,  et  qui,  malgré  sa  puis- 
sance tt  sa  splendeur,  s'acquitte  simplement  de 
cuire  les  mets  et  de  chauffer  le  logis  : 

Mais  les  grands  paysans  dont  je  suis  descendu 
Ont  su  te  rendre,  ô  Feu,  le  culte  qui  t'est  dû  : 

Afin  que  leur  maison  mieux  qu'une  autre  te  plaise. 
Et  que  ta  flamme  puisse  y  rayonner  à  l'aise, 

Leurs  mains  pieuses  t'ont  dédié  pour  autel 
La  cheminée  immense  et  l'âtre  solennel. 

De  la  cheminée  monte,  sinueuse  et  lente,  la 
fumée  qui   semble  l'haleine    de    la  maison,   qui 


—  70  — 

évoque  l'attente  des  femmes  préparant  le  repas 
du  soir,  la  calme  fumée  dont  les  absents  se  sou- 
viennent... Près  de  la  cheminée  se  groupent  les 
maîtres  du  logis,  et  ils  restent  immobiles,  noyés 
d'ombre  ou  éclairés  de  brusques  reflets,  selon  les 
jeux  de  la  flamme.  Beaucoup  sont  morts  de  tous 
ceux  qui  se  sont  assis,  cherchant  la  douce  chaleur, 
et  l'âtre  pleure  leur  perte,  se  souvient  de  leurs 
mains^  de  leurs  visages,  de  leurs  corps...  Mais, 
l'hiver  surtout,  la  cheminée  est  bonne  et  affec- 
tueuse, quand  la  neige  ensevelit  les  champs, 
les  hameaux,  et  accumule,  autour  de  la  demeure, 
du  froid  et  du  silence.  N'est-ce  pas  grâce  à  la  che- 
minée que  le  feu  brûle,  paisible  et  fort,  au  cœur  de 
l'âtre,  annonçant,  lui  qui  est  fils  du  soleil,  la 
splendeur  prochaine  de  l'été  : 

Et  soudain,  du  réduit  obscur  dont  il  est  l'hôte, 

Sentant  un  lumineux  bien-être  l'envahir, 

Un  grillon  se  réveille  et  chante  au  souvenir 

Du  chaud  parfum  des  prés  quand  les  herbes  sont  hautes. 

La  table  assiste  à  toute  notre  vie.  On  s'y  asseoit 
lorsque  les  nouveaux  nés  reviennent  de  l'église  ; 


le  jour  des  noces,  c'est  à  la  table  d'abord  que 
l'homme  fait  siéger  l'épouse  qu'il  a  prise  ;  c'est  la 
table  enfin  qui  pleure  la  première  si  quelqu'un 
des  siens  est  mort... 

Car  les  nôtres,  suivout  un  usage  qui  semble 
Vieux  comme  rexislence  et  vieux  comme  la  faim. 
Quand  ils  ont  enterré  leurs  morts,  mangent  ensemble. 

Non  moins  que  la  table,  le  lit  fait  d'un  noyer 
planté  par  un  ancêtre  est  sacre,  et  tout  à  l'heure, 
après  qu  il  aura  reçu  les  jeunes  époux,  un  prodige 
s'opérera  en  lui.  11  se  souviendra  du  temps  où, 
bel  arbre  solide,  il  couronnait  une  colline  et, 
quoique  déchu,  il  frémira  d'être  visité  par  l'amour, 
tressaillera  comme  aux  printemps  de  jadis  qui  lui 
donnaient  de  la  lumière,  des  parfums  et  des  nids 
d'oiseaux  jasants  dans  ses  branches.  D'ailleurs, 
toute  la  maison  est  en  fête  et  salue  les  jeunes 
époux.  Toutes  les  choses  participent  à  la  joie  du 
lit  et  se  mettent  à  parler.  Le  toit  promet,  bien 
qu'il  soit  vieux,  de  durer  encore  longtemps  et  de 
protéger  le  nouveau  couple  ;  la  pierre  usée  du 
seuil  se  féhcite  d'avoir  été  foulée  par  le  pas  léger 


—    72  — 

de  la  ravissante  épousée  ;  la  table  espère  que  de 
clairs  enfants  la  feront  rire  ;  l'àtre  souhaite  que  la 
femme  du  maître  aime  sasseoir,  grave  et  sage, 
devant  le  foyer,  et  la  lampe  lui  demande  de 
répandre  la  paix  et  la  sécurité  dans  la  maison, 
tandis  que  l'horloge  lui  conseille  la  diligence.  Les 
champs  disent  aussi  des  paroles  de  bienvenue. 
Les  blés,  la  vigne,  les  prés  clament  leur  allégresse. 
Les  grands  arbres  ont  de  tendres  murmures. 
Serviteurs  invisibles  et  doux,  les  souffles  de  la 
nuit  apportent  les  arômes  du  jardin  et  la  fraîcheur 
des  feuilles  : 

Tout  se  recueille. 
Seul,  par  le  clair  silence  où  s'endort  la  maison, 
Au  fond  du  vieux  jardin  où  les  roses  abondent, 
Un  rossignol  secret  exalte  en  sa  chanson 
L'amour,  l'antique  amour  qui  rajeunit  le  monde. 

Et  l'horloge,  ne  paraît-elle  pas  vaguement 
humaine,  avec  sa  face  d'émail  et  sa  robe  couleur 
de  chêne  où  bat  son  cœur  rythmique  et  lent  ?  Elle 
vit  à  l'écart,  étrange  et  respectée.  C'est  une  vieille 
personne  qui  craint  les  gambades  des  enfants  et 
les  caprices  des  saisons.  Elle  a  peur  du  tonnerre, 


—  73  — 

senroue  les  jours  de  pluie,  ce  qui  ne  l'empêche 
pas  de  garder  uii  esprit  ponctuel  et  de  signifier 
sa  volonté  respectée  de  chacun  en  allongeant  son 
doigt  de  fer  rigide.  Elle  indique  l'heure  du  tra- 
vail et  l'heure  du  sommeil.  Seule,  elle  ne  se  repose 
jamais  et  continue,  dans  la  nuit,  son  bruit  sourd. 
Autrefois,  l'horloge  était  jeune  et  coquette.  Un 
bouquet  de  fleurs  rouges  et  blanches  parait  sa 
caisse  vernie.  Elle  sonnait  gaiement  : 

Le  rire  merveilleux  des  enfants  qui  s'éveillent 
Ne  se  rappelant  plus  qu'ils  ont  pleuré  la  veille, 
Le  printemps  oul)lieux  des  frimas  de  l'hiver, 
Le  bonheur  dont  on  n'a  pas  encor  souffert, 
L'amour  qui  vient  à  nous  dans  sa  prime  tendresse, 
Avec  des  mains  de  joie  et  des  yeux  de  promesse; 
Tout  cela,  quand  l'horloge  était  jeune,  vibrait 
Dans  l'éclat  de  son  timbre  harmonieux  et  frais. 

Elle  s'est  usée,  la  bonne  horloge,  et  a  l'air  d'une 
veuve.  Ses  fleurs  se  sont  effacées.  La  brume  des 
années  couvre  sa  voix.  Instruite  de  sa  triste  expé- 
rience, elle  ne  sonne  qu'en  tremblant,  et  n'en  finit 
pas  de  conter  ses  misères  et  les  malheurs  qu'elle  a 
vus... 

A  présent,  voici  la  lampe  qui  ignore  tout  de 


—  74  — 

l'univers,  des  champs  et  du  soleil,  mais  qui  connait 
admirablement  les  vieux  meubles,  les  vaisselles 
du  buffet,  les  rideaux  en  indienne  du  lit,  l'armoire 
et  la  huche,  le  soufflet  et  le  tisonnier  qu'elle 
caresse  de  ses  feux.  Voici  la  lampe  qui  met  en 
déroute  les  ombres  sournoises  où  les  vivants 
s'agitent,  terrifiés,  et  qui,  d'un  seul  rayon  de  son 
cœur,  rend  à  chacun  le  bonheur  et  la  sécurité.  La 
lampe  retient  dans  sa  lumière  un  peu  de  l'àrae 
vigilante  et  sainte  de  la  mère  de  famille.  Elles 
donnent,  toutes  deux,  jusqu'à  la  mort,  leur  vie 
humble  et  fidèle,  La  lampe  console  le  vagabond 
qui  n'a  pas  de  gîte  ;  elle  prend  le  voyageur  sous  sa 
sauvegarde  ;  elle  couve  le  nouveau-né  endormi  de 
son  tiède  regard,  et,  frémissante  d'amour, touche  au 
berceau,  effleure  le  petit  visage  du  plus  pur  de  sa 
lumière;  recluse  et  [)0urlant  joyeuse  de  sa  captivité, 
elle  suit  anxieusement  les  humains  pendant  qu'ils 
vaquent  à  leurs  tâches  coutumières  avec  leur 
ombFe  derrière  eux,  et.  à  force  d'envelopper  leurs 
traits  de  sa  flamme,  elle  connaît  leurs  âmes.  La 
lampe  a  peur  du  venl  (jui  rode  ;  elle  redoute  le 
corridor  vide,  la  cave,  les  galetas  : 


—  75  — 

0  lampe,luis  en  paix, car  en  retour  de  l'aide 
Que  tes  rayons  aimants  lui  donnent,  le  foyer 
Saura  l'envelopper  d'une  tendresse  tiède 
Et  te  protégera  des  hasards  meurtriers. 

Et  si  le  vent  pervers  vient  assaillir  ta  flamme, 
Sache  que  nous  t'aimons,  nous,  tes  frères  humains, 
Et  qu'afin  de  garder  tes  bienfaits  à  notre  âme 
Nous  t'environnerons  de  nos  pieuses  mains  I 


Le  Four  est  peut-être  le  plus  beau  poème  du 
recueil.  Faisant  de  son  sujet  un  vaste  cycle, 
M.  Louis  Mercier  retrace  l'histoire  du  pain  avant 
qu'il  soit  prêt  pour  la  cuisson.  Jamais  le  poète 
n'a  été  plus  hautement  inspiré  et  n'a  trouvé  de  plus 
abondantes  et  de  plus  belles  épithèles.  Jamais  il 
ne  nous  a  mieux  contraints  à  aimer  la  nature  en 
nous  révélant  les  miracles  qu'elle  accomplit  en 
notre  faveur.  Ses  strophes  disent  une  extase 
presque  mystique  devant  le  spectacle  (jui  lui  est 
offert.  Le  blé  souffre,  dès  le  sein  de  la  terre,  afin 
de  soulever  la  glèbe  et  de  triompher  de  la  corrup- 
tion de  sa  propre  semence.  Ayant  germé,  il  souffre 
encore  et  le  frêle  brin  d'herbe  portant  un  espoir 
sacré  doit  lutter  contre  le  vent  et  le  froid, contre  le 


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givre  et  le  verglas.  Il  pousse,  et  la  lutte  continue. 
Les  mauvaises  plantes,  les  mauvaises  herbes  vou- 
draient Tétouf  fer.  Vient  l'été  ;  les  épis  ne  sont  pas 
orgueilleux  de  leur  splendeur.  Ils  inclinent  leur 
front  couronné  d'abondance  : 

Comme  des  êtres  saints,  héroïques  et  doux, 

Qui  se  senteat  élus  pour  un  haut  sacrifice, 

Ils  attendent  la  faux  et  s'offrent  à  ses  coups 

Pour  que  l'œuvre  qui  doit  s'accomplir  s'accomplisse. 

De  nouveau,  le  blé  va  subir  le  martyre.  Les 
batteurs  s'acharnent  sur  lui,  à  coups  de  fléaux,  le 
dépouillant  de  sa  parure  de  joie  et  de  soleil.  Il  sent 
la  meule  déchirer  sa  chair  et  broyer  son  corps.  Le 
blé  ne  se  révolte  pas.  Il  sait  que  ses  douleurs  sont 
nécessaires  et  se  rappelle  que  le  meilleur  de  son 
être  s'exaltera  dans  le  pain.  Ce  pain,  l'heure  est 
arrivée  de  le  pétrir.  Ou  môle  à  la  farine  le  sel, l'eau 
qui  lave  et  baptise,  le  levain  pareil  aux  antiques 
pensées  que  se  transmettent  les  hommes.  Le  four 
prend  sa  proie  ;  le  prodige  s'achève  : 

Il  est  né  !  Gloire  au  feu  créateur  et  divin  ! 
Car,  dans  le  four  profond  clos  comme  un  tabernacle, 
Le  feu,  seul  et  secret,  en  mûrissant  le  pain, 
Vient  de  consommer  le  miracle  ! 


Une  dernière  fois  le  blé,  qui  ne  meurt  pas, 
A  d'auguâtes  douleurs  s'est  offert  en  victime  ; 
Victorieux  enfin  de  ce  dernier  combat, 
Il  naît  à  son  destin  sublime  ! 

Le  blé  a  perdu  son  éclat  de  l'été,  mais,  à  tra- 
vers les  épreuves  réservées  aux  élus,  dans  le 
recueillement  des  saintes  souffrances  qui  l'ont  puri- 
fié, il  a  conquis  la  suprême  bonté.  L'on  reconnaît, 
dans  sa  chaude  et  vigoureuse  odeur,  sa  vertu 
secrète,  l'esprit  des  beaux  épis  défunts  : 

Et  les  hommes  joyeux  hument  dans  ce  parfum 
Le  parfum  merveilleux  et  profond  de  la  vie  ! 

C'est  à  regret  que  je  ne  parlerai  pas  des  poèmes 
inspirés  par  la  cave  où  le  vin  «  fougueux  et  clair 
comme  le  sang  d'un  dieu  »  sent  revivre  en  lui  l'âme 
des  sarments  et  se  préparc  à  désaltérer  les  hommes, 
par  le  grenier  encombré  d'objets  disparates  et 
retentissant  du  bruit  léger  et  confus  de  la  pluie, 
parles  fenêtres  qui  sont  les  yeux  de  la  maison  et 
assistent  aux  travaux  des  laboureurs,  par  le  puits 
qui  nous  garde  le  trésor  inépuisable  de  l'eau  jaillie 
du  sein  des  collines  natales.  Je  souhaiterais  m'attar- 


—  78  — 

der  à  ces  pages  pleines  de  rapprochements  imprévus 
et  de  comparaisons  charmantes,  y  vérifier  encore 
la  faculté  que  possède  M.  Louis  Mercier  de  voir 
partout  la  beauté  et  d'aimer,  en  justifiant  sa  ten- 
dresse, ce  qui  nous  entoure.  Je  souhaiterais  en 
outre  montrer  comment  il  a  associé  les  animaux 
aux  besognes  des  paysans  et  expliqué  la  recon- 
naissance que  méritent  les  bœufs  patients  et 
robustes,  le  vaillant  petit  âne,  le  porc  qui  nous 
nourrit  de  sa  chair,  le  chien  qui  nous  garde,  nous 
comprend,  et  accepte,  pour  l'amour  de  nous,  d'être 
détesté  des  bêtes  qu'il  surveille.  Néanmoins,  l'admi- 
rable poème  qui  termine  le  livre  l'emporte  sur 
les  autres  par  sa  solennité  et  sa  grandeur. 

Comme  s'il  voulait  encore  ajouter  à  la  majesté 
de  sa  demeure  et  augmenter  l'impression  de  repos 
et  de  sécurité  qu'elle  donne.  M.  Louis  Mercier 
nous  évoque  les  générations  qui  s'y  sont  succédées, 
ses  ancêtres, les  laboureurs.  Oh  !  ils  ne  furent  pas 
illustres  ;  ils  n'ont  rien  accompli  d'exceptionnel  ; 
ils  sont  nés,  et,  leur  tâche  faite,  ils  sont  morts. 
On  ne  sait  rien  de  plus  de  leur  destin.  A  peine 
ont-ils    laissé   d'obscures  traces.    Leurs  pas  ont 


—  79  — 

évidé  le  bois  du  seuil;  leurs  doigts  ont  usé  la  clef 
et  le  manche  des  outils  ;  la  table  garde  les  marques 
de  leurs  corps  et  la  pierre  du  foyer  est  noircie  du 
feu  qu'ils  allumèrent.  Rien  autre  ne  témoigne 
leur  passage  dans  la  maison.  Mais  quelle  noblesse 
eut  leur  simplicité  et  leur  sereine  existence  ! 
Qu'elle  fut  généreuse  et  sainte  leur  besogne  dont 
beaucoup  profitèrent  : 

L'humanité  soumise  à  la  faim  éternelle, 
L'antique  mal  que  nul  de  ses  dieux  n'a  vaincu, 
Leur  doit  un  peu  du  pain  dont  le  monde  a  vécu. 

L'àme  de  ces  disparus  continue  de  vivre  et  elle 
inspire  au  poète  né  de  leur  sang  de  dire  les  émo- 
tions qu'ils  ressentaient  confusément,  sans  savoir 
les  exprimer.  C'est  à  cause  deux  quil  a  un 
amour  indomptable  pour  la  terre.  Et  il  avoue  : 


Mon  âme  paysanne  est  fille  de  la  vôtre  ; 

Si  j'ai  pu  quelquefois  exprimer  mieux  qu'un  autre 

L'émouvante  beauté  du  rustique  labeur  ; 

Si,  pour  dire  ce  vieux  et  candide  poème. 

Il  me  vient  des  accents  qui  me  troublent  moi-même 

Tant  je  les  sens  frémir  de  tendresse  et  d'ardeur  ; 


—  80  — 

C'est  à  vous,  mes  aïeux,  que  j'en  dois  rendre  grâce, 
Car  mon  œuvre  est  la  fleur  de  votre  esprit  vivace  : 
Le  souffle  de  mes  morts  y  revient  palpiter, 
Et,  sans  doute,  ce  sont  les  lointaines  pensées 
Silencieusement  dans  leur  être  amassées. 
Dont  mon  àme  déborde  et  qui  la  font  chanter. 

[Is  sont  là,  les  aïeux  du  poète.  A  la  chute  du 
jour,  ils  reviennent  s'asseoir  dans  la  grande  salle, 
les  mains  sur  leurs  genoux,  la  face  vers  la  terre, 
selon  l'ordre  où  la  mort  les  appela  jadis.  Ils  sont 
tous  là,  confus,  noirs,  silencieux,  immobiles,  et, 
parce  que  leur  descendant  leur  a  parlé  de  leurs 
prés,  de  leurs  vignes,  de  leurs  terres,  de  leurs 
labeurs  passés,  de  leur  chère  demeure,  leurs  yeux 
se  rouvrent, leur  cœur  bat,  leur  visage  s'empourpre. 
Us  vont  sourire...  M.  Louis  Mercier  le  comprend  à 
leur  joie,  il  n'a  pas  démérité  de  ses  ancêtres. Ceux- 
ci  l'aiment  et  le  protègent. 

Rien  n'est  comparable  à  la  douceur  de  vivre 
enveloppé  de  la  tendresse  de  ses  morts  :  rien  ne 
vaut  la  quiétude  delà  maison  familiale.  M.  Louis 
Mercier  désirerait  ne  jamais  quitter  la  sienne. 
Il  redoute  la  ville,  ses  dangers,  sa  fièvre  et 
son   agitation,  les  coudoiements   et   les  contacts 


—  81  — 

qu'elle  impose. Pourtant, il  y  a  de  petites  villes  pro- 
vinciales qui  ne  sont  pas  bien  périlleuses  et  qui 
n'empêchent  guère  le  recueillement.  L'auteur  de 
L Enchantée  en  connaît  qu'il  nous  a  décrites  avec 
une  malicieuse  exactitude.  Les  gens  de  la  cam- 
pagne s'y  rendent,  les  jours  de  marché,  dans  un 
coche  vieil  et  ridicule,  portant  leurs  paniers  où 
gloussent  des  poules.  A  leur  arrivée,  la  petite 
ville  se  réveille  ;  ses  masures  gothiques  appuyant 
leur  étage  à  des  corbeaux  de  bois,  ses  impasses 
et  ses  rues  aux  noms  inusités  et  vieux  paraissent 
s'égayer  ;  dans  les  niches  des  murs  massifs  les 
saints  tremblent  lorsque  passent  les  chars-à-bancs 
conduits  par  un  valet  faraud  et  déluré  ;  des  trou- 
peaux marchent,  soulevant  un  nuage  de  pous- 
sière; dans  les  auberges  Ihôtcsse  mafflue  tempête 
autour  de  ses  fourneaux, et  les  maquignons  portant 
un  long  fouet  en  étole  à  leur  cou,  gesticulent  et 
boivent.  Le  soir,  le  silence  reprend  la  ville  ;  les  équi- 
pages s'éloignent. L'on  ne  rencontre  plus  personne  : 

Tout  est  redevenu  plus  tranquille  qu'avant, 

Et  c'est  avec  un  timbre  un  peu  plus  sourd  que  sonnent 

L'heure  de  la  Paroisse  et  l'heure  du  Couvent. 


—  82  — 

Si  paisible  que  soit  cette  petite  ville,  M.  Louis 
Mercier  ne  l'aime  pas.  Il  lui  préfère  le  calme  absolu 
des  champs,  la  retraite  loin  de  la  grand'route 
qu'emplit  «  le  bruit  triste  et  brutal  de  l'existence 
humaine  »,  et  qui  est  un  peu  la  ville  encore,  avec 
son  fracas  de  voitures  et   ses  passants  inconnus: 

Nous  n'habiterons  pas  au  bord  de  la  grand'route; 
Mais,  afin  que  nos  jours  soient  secrets  et  joyeux, 
Et  pour  que  notre  seuil  paisible  ne  redoute 
Rien  des  passants  obscurs  ni  du  soir  anxieux, 

Nous  vivrons  ignorés  dans  la  maison  ancienne 
Où  conduit  un  chemin  qui  ne^va  pas  plus  loin, 
Un  chemin  paysan  dont  les  arbres  retiennent 
Entre  leurs  branches  la  toison  des  chars  de  foin. 


IV 


Qu'est-ce  donc  qu'un  tel  effroi  de  la  vie,  et  com- 
ment l'expliquerions-nous  si  nous  ne  reconnais- 
sions pas  un  profond  pessimisme  à  M,  Louis  Mer- 
cier? Il  parle  quelque  part  des  âmes  qui  sont  nées 
frileuses  et  qui  tremblent  de  vivre  comme  sous  un 
automne  éternel.  En  vérité,  il  a  une  àme  pareille 
et,  rarement,  la  lumière  d'une  ardente  joie,  la 
caresse  et  la  réchauffe.  Pour  ce  poète,  qui  est 
cependant  capable  d'aimer  la  nature  et  de  s'émou- 
voir devant  elle,  tout  est  vain  et  trompeur. 
L'existence  est  mauvaise,  la  femme  funeste,  et  si 
nous  essayons  d'échapper  à  la  réalité  décevante 
de  l'existence  et  à  l'amour  perfide  de  la  femme  en 
cherchant  l'énigme  de  notre  destinée,  notre  misé- 


—  84  — 

rable  enlendement  nous  refuse  la  solution  qui 
nous  apaiserait  ;  il  laisse  intactes  nos  interroga- 
tions. 

Le  premier  livre  de  iNI.  Louis  Mercier  témoigne 
déjà  de  son  désespoir,  de  sou  sentiment  de  la 
vanité  des  êtres  et  des  choses,  du  mal  de  vivre.  Il 
l'a  symbolisé  en  des  strophes  intitulées  Tristesse 
de  Statue.  Il  imagine  que  Michel-Ange,  ayant 
terminé  son  colossal  Moïse ^  le  frappa  de  son 
ciseau  et  lui  enjoignit  de  parler.  Moïse,  en  effet, 
s'éveilla  tout  à  coup,  mais  ce  fut  pour  se 
plaindre  et  regretter  son  iaipassibililé  de  marbre  : 

Pourquoi  m'avoir  tiré  du  néant  solitaire 
Où  j'espérais  en  paix  dormir  l'éternité? 
Marbre,  j'étais  si  bien  à  l'ombre  de  la  terre, 
Dans  la  tranquille  nuit  de  ma  virginité! 

...  Depuis  que  la  vie  en  mes  veines  fermente, 
Et  qu'au  soleil  humain  mes  flancs  ont  respiré 
L'inguérissable  mal  de  l'être  me  tourmente, 
Et  j'aspire  au  néant  dont  tes  mains  m'ont  tiré. 

Ce  mal  inguérissable  de  lêtre,  nous  ne  saurions 
y  échapper,  puisque  le  maudit  règne  sur  le 
monde.  Dans  la  Tentation  de  Moïse,  M.Louis  Mer- 


—  85  — 

cier  nous  montre  l'ange  noir  offrant  à  Moïse  sa 
puissance.  Quelle  effroyable  puissance  !  C'est  1  uni- 
vers entier  qui  appartient  au  démon  ;  ce  sont  tous 
les  hommes  qu'il  courbe  sous  sa  loi.  Avant  le 
temps,  avant  le  ciel  et  les  étoiles,  avant  que  Dieu 
n'eût  réalisé  son  œuvre,  il  élait  né  et  attendait, 
dans  l'ombre,  sa  pâture.  Aussitôt  créé,  i'homme 
fut  sa  chose  docile.  Les  mères  et  les  épouses,  les 
vierges  et  les  adolescents  subissent  l'emprise  du 
monstre.  Il  a  ses  temples,  ses  fidèles,  ser,  richesses 
incalculables  ;  on  baise  l'empreinte  de  ses  pieds  ; 
d'immenses  cités  acceptent  son  joug.  11  a  le  droit 
d'affirmer  : 

...  Depuis  deux  mille  ans,  je  triomphe.  Le  roi 

De  toute  chair  qui  vit  et  qui  se  meurt,  c'est  moi. 

Mon  sceptre  se  repose  à  la  source  de  Tàme, 

Et  l'homme  m'appartient  dès  le  sein  de  la  femme. 

Dans  l'Éden  reconquis,  malgré  Dieu,  j'ai  planté 

L'arbre  de  la  science  et  de  la  volupté  ; 

Afin  qu'au  ciel  jaloux  la  terre  fît  envie, 

J'ai  fait  fleurir  le  mal  splendide  sur  la  vie, 

Et  j'ai  creusé  le  puits  éternel  du  péché. 

Et  de  l'amour  vers  qui  l'univers  s'est  penché. 

Soumis  au  mal,  nous  nous  débattons  dans  une 


—  86  — 

ombre  éternelle.  Vainement,  depuis  des  siècles  et 
des  siècles,  les  étoiles  scintillent  dans  le  vide  et 
versent  aux  ténèbres  oii  l'humanité  s'agite  «  la 
stérile  lueur  qui  consume  leur  sein  » .  Le  ciel  reste 
sombre  et  le  soleil  est  impuissant  à  nous  guider. 
Les  astres  acharnés  à  luire  n'ont  pas  fait  reculer 
l'obscurité,  et,  patiente,  elle  attend  l'heure 
d'engloutir  le  monde  en  sa  nuit.  Hélas  !  nous 
sommes  tous  semblables  à  ce  troupeau  de  mou- 
tons, «  masse  bêlante  et  vague  »,  que  conduit  un 
cruel  berger,  et  qui  va,  dirait-on,  comme  la  horde 
des  nuées  poussées  par  le  vent  de  décembre,  «  vers 
quelque  inévitable  et  béant  abattoir  ». 

Quel  découragement  et  quelle  lassitude,  quelle 
conviction  du  néant  de  nos  efforts  et  de  la  stéri- 
lité de  nos  travaux,  quelle  impression  d'abandon 
et  de  solitude,  nous  trouvons  encore  dans  ces 
vers  : 

Moitié  brume,  moitié  soleil. 
Le  jour  qui  va  mourir  reflète 
Tout  l'ennui  des  jours  trop  pareils, 
Dont  la  vieille  existence  est  faite. 


—  87  — 

Des  gens  sont  morts,  d'autres  sont  nés. 
Innombrables,  depuis  l'aurore, 
De  pauvres  êtres  ont  peiné. 
—  Demain  ils  peineront  encore. 

Et  toute  la  vie  se  passe  de  la  sorte,  banale  et 
monotone,  avec  de  petites  joies,  de  médiocres 
chagrins,  de  piètres  événements.  Nous  sommes 
les  uns  près  des  autres  et  nous  nous  ignorons  ;  nos 
cœurs  sont  différents  ;  nulle  âme  ne  sait  la  nôtre. 
Nous  mourons,  ayant  espéré  obstinément  ce  qui 
ne  vient  pas,  ce  qui  ne  vient  jamais.  Nous  >dvons 
tels  les  pauvres  êtres  qui  demeurent  sur  le 
rivage  et  s'acharnent  à  guetter,  sur  les  flots,  le 
navire  chargé  de  ce  qu'ils  ont  de  plus  cher.  Le 
navire  n'approche  pas,  et,  seul,  le  désert  iUimité 
des  eaux  borné  par  un  noir  horizon,  s'étend  sous 
nos  yeux. 

Dans  le  Cri  de  lo.  femme,  M.  Louis  Mercier  a 
exprimé,  d'une  façon  saisissante,  l'irrémédiable 
détresse  de  l'humanité. 

Un  soir  tragique,  dans  le  désert  dont  le  sable 
rouge  et  tiède  parait  exhaler  une  vapeur  de  car- 
nage, sous  les  cieux  où  les  constellations  écrivent 


«  le  problème  insoluble  et  lointain  »  que  l'infini 
nous  propose,  le  premier  homme  et  la  première 
femme  chassés  du  paradis,  se  sont  arrêtés,  épuisés 
de  fatigue,  frissonnants,  angoissés  d'avoir  oublié  les 
mots  de  la  prière.  Eve  va  enfanter  l'enfant  de 
colère  et  de  meurtre  ;  Gain  va  naître,  commençant 
la  race  maudite.  Les  flancs  déchirés  et  appesan- 
tis par  l'œuvre  de  la  chair,  la  femme  se  couche 
dans  ses  grands  cheveux  roux  et  l'homme  soutient 
son  front.  Alors,  dans  la  solitude,  dans  la  nuit, 
dans  le  froid,  en  proie  à  la  douleur  prodigieuse  de 
la  maternité,  elle  crie  de  tout  l'effort  qui  la  brise, 
de  toute  l'horreur  du  sang  qu'elle  verse,  et  sa 
farouche,  sa  lamentable  clameur  contient  l'uni- 
verselle misère  d'ici-bas  : 

...  Dans  sa  voix  passait  comme  un  pressentiment 

Des  innomhrabyes  maux  que  les  temps  innombrables 

Iraient  accumulant  sur  la  Race  coupable, 

Et  la  haine,  et  l'amour,  et  la  peur,  et  la  faim, 

Tout  ce  qui  fait  haïr  la  lumière  aux  humains, 

Tout  ce  qui  fait  crier  la  face  de  la  terre, 

Criait  dans  la  clameur  de  la  Mère  des  mères  ! 

Or,  tandis  que,  hurlante,  Eve  enfante  Caïn,  le 


—  89  — 

ciel  impassible  garde  sa  splendeur,  la  terre  reste 
muette.  Riea  ne  répond;  rien  ne  frémit;  rien  ne 
bouge.  Dieu  lui-même  n'entend  peut-être  pas. 
Pourtant  quelqu'un  s'approche  et  se  penche  sur  le 
couple  humain.  Il  a  pitié  sans  doute...  L'Homme 
élève  son  fils  nu  et  débile.  Il  veut  le  montrer, 
mais,  plein  d'horreur,  le  laisse  aussitôt  retomber  : 

Car  il  venait  de  voir  dans  l'ombre  un  être  étrange. 
Et  qui,  debout,  plus  grand  que  le  plus  grand  des  anges, 
Le  regardait  de  l'air  inexorable  et  fort 
D'un  moissonneur  au  bord  d'un  champ  : 

C'était  la  Mort. 

La  mort...,  aucune  autre  consolation  n'est 
réservée  à  l'homme.  Il  est  impossible  de  dépasser 
l'intensité  dramatique  que  M.  Louis  Mercier  a  su 
atteindre  ici.  Lucrèce  mettant  dans  le  premier  cri 
de  l'enfant  le  pressentiment  des  douleurs  futures, 
a  composé  une  œuvre  moins  belle.  Celte  scène 
du  père  joyeux  de  la  naissance  de  son  fils  et  à  qui 
la  mort  seule  répond,  comporte  un  enseignement 
terrible  et  définitif. 

Quelle  que  soit  la  beauté  du  Cri  de  la  femme,  le 
Pçème  du    Vent  nous  oblige  h  une   admiration 


-  90  — 

plus  grande  encore.  M.  Louis  Mercier  a  voulu  dire 
de  nouveau  le  malheur  de  l'humanité  et  il  a  incarné 
dans  le  vent,  ses  terreurs,  ses  tristesses,  ses  fautes, 
ses  remords,  ses  passions,  son  inquiétude. 

Fils  du  chaos  et  de  la  nuit,  avant  la  première 
aurore,  avant  le  premier  des  matins,  le  vent 
déchaînait  déjà  ses  appels,  ses  fureurs  et  ses  râles 
dans  les  muettes  solitudes  que  le  Néant  tenait  sous 
son  effroi  : 

Le  jour  n'était  pas  né;  pour  les  pleurs  et  la  joie 
Les  faibles  yeux  humains  ne  s'étaient  pas  ouverts, 
Que,  pareil  au  limier  en  quête  d'une  proie. 
Le  vent  avait  déjà  flairé  tout  l'univers. 

Depuis,  le  rôdeur  surhumain,  l'éternel  vaga- 
bond, tourmenté  d'on  ne  sait  quelle  envie,  pour- 
suivi par  on  ne  sait  quelle  épouvante,  court  l'espace 
vers  un  but  inconnu,  vers  un  asile  mystérieux. 
Que  fait-il  durant  les  jours  et  les  siècles  ?  Que  dit- 
il  quand  il  balbutie  ?  Quelles  sont  les  raisons  de 
ses  rires  et  de  ses  larmes  ?  Quel  est  son  visage  ? 
Nous  l'ignorons.  Et  voici  exprimés  le  trouble  et 
l'incertitude  de  notre  destinée,  l'anxiété  qui  nous 
visite,  la  marche  incessante  des  générations  vers 


—  91  — 

l'énigme  de   l'Au-delà,  la  malédiction   divine  qui 
nous  accable. 

Le  vent  est  frère  de  la  mort.  Du  plus  loin  des 
âges,  ils  cheminent  ensemble,  invisibles  sur  les 
routes  de  la  vie.  Le  vent  infatigable  est  le  héros 
qui  précède  la  mort  et  clame  sa  venue  : 

Le  Vent,  comme  la  Mort,  aime  d'amour  la  nuit  ; 
C'est  dans  l'ombre  surtout  que  grondent  ses  rafales  ; 
Et  n'est-ce  pas  la  Mort  qui  chevauche  avec  lui 
Lorsqu'il  emplit  le  soir  d'un  galop  de  cavales  ? 

Nous  aussi,  la  mort  uous  précède.  La  mort  qui 
nous  prendra,  un  jour,  ne  nous  quitte  pas  un  seul 
instant. 

Le  vent  expie  peut-être    un    crime.   Peut-être 

est-il  puni  d'avoir  surpris  le  mystère  et  dit  le  secret 

que    Dieu    voulait   taire  ?  Peut-être  est-il   châtié 

d'avoir  su,  à  l'origine  du  monde,  ce  que  l'homme 

ignorait  : 

De  devant  la  terrible  Face, 
Frappé  d'un  exil  infini, 
Le  Vent,  parle  temps,  par  l'espace, 
Fuit  éternellement  banni. 

L'homme  orgueilleux  qui  voulut  trop  savoir  ne 


—  92  — 

fut-il  pas  également  condamné  et  banni  de  la  pré- 
sence de  Dieu  ? 

Le  vent  rôdeur  est  le  compagnon  de  la  souf- 
france et  de  la  déchéance  humaines.  Tous  ceux 
qui  marchèrent  «  expiant  comme  lui  d'inexpiables 
fautes»  et  poursuivis  par  la  colère  divine,  l'ont 
rencontré  sur  leur  chemin.  Il  a  vu  Gain  et  humé 
le  sang  tiède  qui  fumait  sur  ses  mains.  Il  a  vu,  un 
soir  qu'il  soufflait  plus  amer  et  plus  rude,  le  pre- 
mier homme  et  la  première  femme,  errants, 
lamentables  et  nus,  dans  la  sohtude  : 

Et  pendant  qu'ils  allaient  sans  relever  la  tête 
De  peur  d'apercevoir  les  menaces  muettes 

Que  leur  faisaient  les  Cieux, 
Ce  fut  le  Vent  qui  but  au  bord  de  leurs  paupières 
Les  larmes  qui  venaient  d'y  naître,  les  premières 

Larmes  des  premiers  yeux. 

Les  œuvres  du  vent  sont  brèves  et  fragiles. 
Tourmenté  d'un  désir  créateur,  il  s'essaie  à  faire 
dinccrtaines  musiques  en  passant  à  travers  les 
ramures,  mais  ce  sont  des  bruits  informes.  Ce 
qu'il  trace  sur  l'eau  des  lacs  et  des  étangs,  lui- 
même  l'efface.  S'il  fait  jaillir  des  flots  de  la  mer 


—  93  — 

qu  il  pétrit  de  son  souffle,  de  monstrueux  chefs- 
d'œuvre,  ceux-ci  s'écroulent  bien  vite.  Avec  les 
nuages,  il  sculpte  des  vallons,  des  collines,  des 
formes  de  femmes,  il  construit  de  fabuleux  palais, 
il  bâtit  de  légères  murailles  : 

Le  nuage  croule...  Et  jamais  ne  s'achève 

Sous  les  doigts  du  A'ent  l'œuvre  fragile  et  brève 

Que  le  vent  maudit  recommence  sans  trêve. 

Les  œuvres  humaines  imparfaites,  et  qui  seront 
anéanties  demain,  ne  sont-elles  pas  identiques  à 
celles  du  vent  •... 

Après  que  toutes  les  voix  se  seront  tues,  après 
que  tous  les  yeux  se  seront  fermés,  après  que  la 
mer  ne  respirera  plus  et  que  les  monts  se  seront 
écroulés,  après  que  le  monde  aura  péri  dans  le 
désastre  suprême  et  que  la  mort,  ayant  cessé  de 
trouver  sa  pâture,  sera  morte  à  son  tour,  le  vent 
survivra  : 

Rien  ne  remuera  plus  que  le  Vent.  Et  le  Vent, 

De  tous  les  bruits  épars  dans  l'univers  mouvant. 

Fera  le  dernier  bruit  dans  le  dernier  silence; 

Et  vers  les  profondeurs  du  monde  dévasté 

Le  vent  fuira  toujours,  toujours,  épouvanté 

De  s'entendre  marcher  seul  dans  le  vide  immense... 


—  94  — 

Ah  !  le  prodigieux  symbole  du  néant  et  de  la 
désolation  de  la  vie,  et  quelle  grandiose  équivoque 
M.  Louis  Mercier  a  réussi  à  créer  !  Allier  ainsi  le 
mystère,  la  vanité  et  la  souffrance  de  la  destinée 
humaine  au  formidable  élément  mystérieux,  fuyant 
et  destructeur,  qui  répercute  nos  sanglots,  nos 
plaintes  et  nos  cris  dans  ses  voix  innombrables, 
en  ne  montrant  de  lui  que  son  inquiétude  éter- 
nelle, c'est  vraiment  du  génie.  Et  l'exécution  du 
poème  vaut  lidée  qui  lïnspire.  Ij  auteur  de  L'En- 
chantée varie  ses  rythmes  avec  une  adresse  iné- 
puisable. Le  mouvement  de  ses  strophes,  non 
moins  que  ses  images  hardies  et  violentes,  nous 
communique  le  frisson  qu'il  souhaite  nous  donner. 
M.  Louis  Mercier  doit  beaucoup  à  Verhaeren^  au 
truculent  Verhaeren  des  Flamandes,  au  Verhaeren 
inquiet  des  Campagnes  hallucinées,  et  l'on  s'en 
aperçoit  dans  toute  son  œuvre.  L'influence  du 
grand  poète  est  surtout  visible  dans  le  Poème  du 
Vent.  Ceci  n'enlève  rien  de  son  mérite  à  M.  Louis 
Mercier,  non  plus  que  de  s'être  rappelé  Vigny, 
selon  la  juste  remarque  de  M.  Gabriel  Aubray, 
dans  Tristesse  de  statue  et  la  Tentation  de  Moïse. 


—  95  — 

Il  ne  faut  pas  prendre  pour  de  l'imitation  une 
similitude  de  tempérament  et  des  affinités  d'esprit. 

La  vie  est  mauvaise.  La  femme  est-elle  bonne 
et  saura-t-elle  nous  consoler  ?  Non,  la  femme  est 
dangereuse;  elle  nous  détourne  de  notre  devoir; 
elle  nous  empêche  de  réaliser  nos  nobles  rêves,  et, 
cependant,  nous  lui  sommes  soumis.  La  femme 
est  le  péché  et  la  souillure,  la  fièvre  funeste,  le 
délire  impie.  Nous  devrions  la  fuir,  la  craindre,  la 
mépriser,  et  elle  nous  attire  invinciblement;  notre 
lâcheté  nous  interdit  de  lui  échapper.  L'on  se  sou- 
vient que  M.  Louis  Mercier  a  déjà  exprimé  ces  sen- 
timents et  ces  idées  dans  le  Tueur  de  Sirènes  et 
Songe  d'hiver.  Il  y  revient  avec  une  nouvelle  force 
dans  le  poème  des  Voix  de  la  Terre  et  du  Temps, 
qu'il  intitule  Vox  de  Abyssis  et  qui  traduit  éton- 
namment la  concupiscence  humaine. 

Voulant  s'affranchir  et  se  racheter  de  l'amour 
de  la  femme,  l'homme  demande  à  la  mort  l'oubli 
du  mal  délicieux  qu'il  a  souffert,  l'oubli  des  baisers 
qui  ont  brûlé  ses  lèvres  et  de  la  chevelure  «  chaude 
et  noire  comme  un  vin  »  qui  l'a  grisé  : 


—  96  — 

Puis,  de  peur  qu'en  la  paix  de  ton  refuge,  ô  Mort  ! 
Son  implacable  amour  ne  me  retrouve  encor, 
Couvre-moi  d'un  linceul  plus  pesant  que  la  terre, 
Entasse  l'ombre  et  le  silence  sur  mes  os... 

La  mort  acquiesce  au  désir  de  ce  «  damné  de 
l'amour  »  et,  afin  de  le  mieux  garder,  elle  lui  fait 
un  grand  sépulcre  dans  la  mer,  elle  roule  des  flots 
et  des  flots  sur  sa  tête,  elle  accumule  sur  son 
cadavre  une  telle  masse  d'eau  qu'il  ne  peut 
entendre  la  tempête.  Il  dort  longtemps,  guéri  et 
purifié  par  l'onde  qui  l'environne,  la  chair  renou- 
velée, l'esprit  tranquille.  Ses  peines  de  jadis  dimi- 
nuent et  s'effacent.  Il  se  croit  libre  : 

Mais,  hélas  !  Celle  à  qui  l'homme  doit  de  connaître 

Toutes  les  voluptés  et  toute  l'horreur  d'être, 

Près  des  flots,  au  coucher  du  soleil,  vint  s'asseoir, 

La  blancheur  de  ses  pieds  réjouissait  l'arène, 

Épars  au  veut  marin,  dans  l'or  rouge  du  soir. 

Ses  cheveux  embaumaient  les  vagues  de  leur  traîne... 

Désormais,  la  sécurité  est  interdite  au  misé- 
rable. Il  se  réveille;  le  désir  le  tenaille  encore; 
du  fond  des  abîmes  il  tend  les  bras  pour  atteindre 
la  noire  toison  dont  se  voile  la  femme  et  revivre 
dans  sa  haine  et  son  amour. 


—  97  — 

Lamourest  un  supplice  et  nous  ne  sommes  pas 
capables  de  nous  soustraire  à  l'amour. Dans  Là-Bas^ 
M.  Louis  Mercier  dresse  l'image  du  Désir  à  qui  le 
monde  est  asservi.  Elle  se  tient  debout,sur  le  rivage 
de  l'enfer,  dansun  vénéneux  jardin  oii  fleurissent 
les  pavots  rouges  et  noirs  et  les  sombres  aspho- 
dèles. Sa  chevelure  brille;  ses  joyaux  flambent; 
sous  sa  noire  simarre  se  cache  la  splendeur  de  son 
corps,  «  Tous  ceux  de  qui  l'amour  a  dévoré  les 
moelles  »  accourent  vers  elle.  Tels  des  guerriers 
frappés  dans  les  combats,  ils  sont  pâles  et  portent  les 
stigmates  de  nombreuses  blessures.  Leurs  mains  et 
leurs  cœurs  saignent.  Qu'importe,  ils  reviennent  à 
leur  désii  : 

Et  plus  nombreux  que  les  feuilles  des  bois,  et  tels 
Que  des  abeilles  hors  de  leurs  ruches  funèbres. 
Vers  la  fleur  d'ombre  et  d'or  droite  dans  les  ténèbres 
Ils  se  ruent  vainement  en  efforts  éternels... 

Trompé  par  la  femme  et  déçu  par  l'existence, 
l'homme  essaiera  d'alléger  ses  tourments  en  cher- 
chant le  secret  de  sa  destinée  et  le  sens  de 
l'univers.  Sa  peine  est   inutile.  Rien  ne  lui   sera 


—  98  — 

révélé.  De  même  que  les  oiseaux  naufragés  dans 
les  ténèbres  et  la  bourrasque  d'un  soir  d'automne 
fouillent  l'ombre  de  leurs  yeux,  sans  rien  voir,  et 
jettent  une  clameur  d'agonie  à  laquelle  rien  ne 
répond,  de  même  aussi  les  hommes  sont  abîmés 
dans  un  mystère  insondable  et  en  subissent  l'épou- 
vante. 

M.  Louis  Mercier  imagine  quela  sereine  et  blanche 
Himalaya  se  demande  ce  que  sont  l'azur,  les 
étoiles  et  les  déserts  du  firmament  au-dessus 
d'elle.  Elle  a  épié  ces  choses  inconnues  et  n'a  pas 
entendu  le  mot  que  tait  la  nuit.  Elle  avoue,  et 
nous  pouvons,  tous,  avouer  avec  elle  : 

Pour  lire  ce  qu'écrit  la  main  de  l'InA-isible, 
Depuis  des  millions  de  siècles,  vainement, 
.le  regarde  le  soir  ouvrir  comme  une  bible 
Les  pages  de  saphir  du  muet  firmament. 

La  nuit,  sourde,  gardant  son  énigme  pour  elle. 
De  ses  lèvres  n'a  pas  encore  rompu  le  sceau  ; 
Et  depuis  qu'anxieuse  en  son  livre  j'épelle, 
Hélas  !  je  n'eu  sais  pas  plus  long  que  l'arbrisseau. 

L'homme  est  impuissant  à  vaincre  le   mystère 
qui  l'environne  ;  s'il  ose  l'essayer,  il  sera  puni  et 


—  99  — 

frappé  d'un  châtiment  terrible.  L'auteur  des  Voix 
de  la  Terre  et  du  Temps  nous  le  fait  comprendre  de 
la  façon  la  plus  pathétique  dans  son  Œdipe  victo- 
rieux. 

L'CEdipe  de  M.  Louis  Mercier  n'a  rien  du  héros 
thébain  et  la  Sphinx,  dans  l'œuvre  de  notre  poète, 
ne  se  précipite  pas  du  haut  d'un  rocher.  Ni 
Sophocle,  ni  Euripide,  ni  Eschyle,  ni  Stace,  ni 
Voltaire^  ni  Corneille,  n'ont  eu,  je  crois,  l'idée  de 
représenter  Œdipe  comme  un  jeune,  valeureux  et 
orgueilleux  héros  domptant  le  monstre  par  sa 
force.  En  outre,  M.  Louis  Mercier  situe  le  drame 
dans  une  forêt  étrange  et  luxuriante,  ce  qui  est 
également  une  conception  neuve  et  originale. 

Impassible  et  cruelle,  ayant,  dans  son  sourire 
«  l'ambiguïté  de  l'énigme  éternelle  »,une  maléfique 
lueur  dans  ses  yeux, la  Sphinx  a  causé  des  désastres 
sans  nombre.  Elle  a  désespéré  des  vierges,  des 
épouses,  des  mères,  en  tuant  ceux  qui  sont  venus 
vers  elle.  Les  faibles  et  les  lâches  fatigués  de  leurs 
humbles  besognes  et  de  leurs  clairs  bonheurs,  les 
êtres  avides  de  beauté,  les  penseurs  avides  de 
science  et  de  vérité,    elle  les  a  tous  pris.  Mais 


—  lUO  — 

Œdipe  s'avance,  héroïque  et  robuste  ;  il  n'inter- 
rogera pas  le  funeste  regard.  Ce  qu'il  veut,  lui, 
c'est  saisir  la  bète  aux  cheveux  et  venger  les  vic- 
times dont  elle  se  reput.  Retirée  au  fond  de  la  forêt 
énorme  et  séculaire,  la  Sphinx  attend.  Des  arbres 
méchants  et  trapus  la  gardent.  Autour  d'elle,  l'air 
s'épaissit,  chargé  de  miasmes  vénéneux  et  des 
mouches  velues  bourdonnent.  Ivre  de  son  carnage 
récent,  elle  va  s'endormir,  quand,  tout  à  coup, 
elle  pressent  rapproche  de  l'homme.  Un  frisson 
court  sur  sa  peau  ;  sa  gorge  se  gonfle  ;  elle  bondit. 
Calme  et  fort,  Œdipe  est  devant  elle.  La  Sphinx 
devine  le  dessein  du  héros  ;  elle  tente  de  le  séduire. 
La  voix  mélodieuse,  elle  lui  offre  son  amour,  son 
étreinte,  ses  bras  nus  et  brûlants,  ses  caresses,  et 
elle  lui  offre  de  lui  dévoiler  l'Énigme,  les  secrets 
de  la  mort  et  ceux  de  la  vie. 

Or  Œdipe  aux  yeux  clairs  répond  :  «  Moi,  je  te  hais  I 

La  vanité  de  ton  énigme  je  la  sais. 

Et  J'atteste  Hélios,  œil  du  jour,  et  je  jure 

Par  les  ondes  du  Styx  éternel  que  je  vais 

De  ton  corps  monstrueux  ôter  ton  âme  impure.  » 

Il  dit,  s'empare  de  la  bète  et  la  traîne  par  les 


—  101  — 
cheveux .  Arrachée  aux  ténèbres  des  bois,  la  Sphinx 
rugit  un  appel  désespéré.  Des  bêtes  effrayantes 
surgissent  de  l'ombre.  Des  larves  gigantesques  se 
dressent.  Une  faune  fantastique  apparaît.  Les 
Euménides,  ces  chiennes  d'enfer,  la  Gorgone  cas- 
quée de  serpents,  les  Harpies  cachées  sous  leurs 
ailes  visqueuses,  les  Hydres  exhalant  des  vapeurs 
fébriles  de  leurs  naseaux, le  Dragon  énorme, tous  les 
monstres  vaincus  par  Hercule  essaient  d  arrêter 
la  marche  (l'Œdipe.  La  forêt  elle-même  s'anime 
pour  défendre  la  Sphinx  et  se  peuple  de  formes 
menaçantes,  de  rampements  et  de  sifflements.  Le 
héros  ne  craint  rien.  Il  va,  resplendissant,  allègre, 
impétueux,  traînant  toujours  sa  proie,  et  l'expose, 
enfin,  au  soleil  vengeur.  La  lumière  la  frappe;  l'on 
découvre  la  fabuleuse  turpitude  de  son  être, ses  seins 
lubriques,  sa  croupe  obscène,  ses  mains  couvertes 
de  sang  et  de  boue.  Les  rayons  du  soleil  la  criblent 
de  blessures.  Les  flèches  du  jour  vibrent  en  sa 
masse  obscure. Elle  agonise. Œdipe  a  triomphé, mais 
son  triomphe  est  illusoire,  et  la  Sphinx,  avec  une 
ironie  vengeresse,  le  prévient  que  le  mystère  qu'il  a 
cru  vaincre  exercera  sur  lui  de  terribles  représailles  : 


-  102  — 

Car  tu  n'as  pas  vaincu  le  Mystère.  Il  te  reste 
Quelque  chose  à  savoir  de  l'Énlgine  funeste 
Dont  tu  t'enorgueillis  de  surmonter  l'effroi  ; 
Et  le  secret  gisant  aux  replis  de  ton  âme 
Est  plus  impénétrable  encor,  et  plus  infâme, 
Que  celui  que  tu  viens  de  dévoiler  en  moi. 

Mais,  un  jour  la  Lumière  à  qui  tu  m'as  livrée 
Te  frappera  de  son  évidence  sacrée. 
Soudainement  la  Chose  horrible  apparaîtra. 
Et  des  sueurs  de  sang  mouilleront  ton  front  blême 
Quand  tu  sauras  le  mot  du  monstrueux  problème 
Que  la  Fatalité  brusque  élucidera. 


On  l'a  reconnu,  M.  Louis  Mercier  est  un  poète 
foncièrement  chrétien.  N'est-ce  pas  d'un  chré- 
tien de  voir,  dans  l'amour,  la  tentation  et  le 
péché,  de  souffrir  du  mal  qui  opprime  le  monde 
et  nous  guette  à  toute  heure  et  en  tout  lieu,  de 
sentir  que  la  vie  ne  comble  pas  nos  aspirations  et 
ne  nous  donne  pas  le  bonheur,  de  comprendre 
qu'avec  notre  seule  raison  nous  sommes  impuis- 
sants à  découvrir  le  sens  de  nos  actions  et  de  nos 
pensées,  le  but  de  notre  destinée,  le  secret  de 
l'univers,  de  reconnaître  enfin  i[\ic  la  créature 
humaine  est  infirme,  débile  et  coupable  ? 

Nous  voulons  éclaircir  les  mystères  qui  dépassent 
notre  entendement  et   qui   nous   sont  interdits. 


—  104  — 

Acceptons  la  foi  simplement  et  nous  ne  serons  plus 
inquiets .  L'amour  est  un  supplice  et  une  désillu- 
sion perpétuelle.  Cherchons  l'amour  suprême, 
la  tendresse  infinie  qui  ne  trompe  pas  et  nous 
ne  serons  plus  torturés,  nous  cesserons  d'être 
déçus.  L'existence  est  ennuyeuse,  pénible,  mau- 
vaise ;  nous  courons  à  la  mort  sans  une  joie,  sans 
une  véritable  consolation  ;  ne  plaçons  pas  notre 
idéal  dans  l'existence,  assignons,  en  dehors  d'elle, 
un  but  à  nos  efforts.  Tel  est  bien  l'enseignement 
sous-entendu  dans  les  poèmes  de  M.  Louis  Mercier 
que  nous  avons  récemment  étudiés. 

Je  ne  me  dissimule  pas  que  son  pessimisme  l'a 
parfois  entraîné  un  peu  loin  et  M.  Aguettant  '  a  eu 
raison  décrire  à  propos  du  Cri  de  la  Femme  :  «  Dans 
quel  abandon  de  Dieu  souffrent  ces  deux  pécheurs, 
qui  pourtant  mourront  pardonnes  !  Reconnaîtrons- 
nous  en  ce  couple  trois  fois  maudit  les  lointains 
ancêtres  du  Rédempteur?  Il  ne  faut  pas  dissimuler 
ici  que  M.  Louis  Mercier,  entraîné  par  le  senti- 
ment tragique  du  sujet,  et  d'ailleurs,  cédant  à  son 


1.  L.  Aguettant, /es  ['oix  de  la  Terre  et  du  Temps,  par  M.  Louis 
Mercier.  Lyon,  Imprimerie  Emmanuel  Vittc,  1903. 


—  lo:,  — 

goût  d'artiste  pour  linteasité,  a  tendu  la  corde 
jusqu'aux  plus  stridentes  vibrations  du  désespoir. 
Certains  vers  se  défendraient  mal  devant  une  théo- 
logie rigoureuse.  »  La  réflexion  est  juste,  mais  il 
n'y  a  là,  en  effet,  ainsi  que  dans  d'autres  poèmes, 
qu'un  goût  d'artiste  pour  l'intensité.  Si  nous 
n'avions  déjà  les  meilleures  raisons  de  croire  aux 
sentiments  religieux  de  M.  Louis  Mercier,  com- 
ment, ayant  parcouru  son  œuvre,  en  douterions- 
nous  ? 

Dieu  est  toujours  présent  à  fauteur  de  Ponce 
Pilale  quand  il  peiut  la  nature  et  la  vie  rurale. 
Il  l'associe  aux  travaux  des  laboureurs,  le  découvre 
dans  la  belle  ordonnance  des  moissons,  dans 
l'harmonie  des  paysages,  revient  à  lui  à  chaque 
instant,  linvoiiue  spontanément.  En  combien  de 
pages  la  pieuse  ferveur  de  M.  Louis  Mercier  ne  se 
devine-t-elle  pas  ou  ne  se  donne-t-elle  pas  libre 
cours?  Il  a  lu  la  Bible  et  s'est  nourri  de  l'esprit  des 
Écritures.  Nous  nous  en  apercevons,  au  début  de 
L Enchantée,  dans  la  Parabole  des  blés  dont  la 
langue  est  directement  empruntée  au  texte  sacré . 

Un  soir   de  juillet,  à  l'heure   où  la    brise  est 


—  106  — 

lente,  les  épis  exhalent  un  chant  «  doux  comme 
un  poème  d'autrefois  ».  Parce  qu'ils  ont  beaucoup 
appris  «  au  livre  du  ciel  bleu  »  ils  enseignent  à 
l'homme  qu'il  ne  suffit  pas  de  laisser  tomber 
négligemment  la  semence  dans  les  ronces  et  les 
buissons  si  Ton  désire  récolter  du  bon  grain,  mais 
qu'il  importe,  au  contraire,  de  détruire  les  ronces 
et  de  labourer  longtemps  le  sol  avant  de  le  voir 
germer  : 

Ainsi,  quand  le  très  bon  et  très  doux  Laboureur, 

A  votre  âme  voulant  confier  sa  semence, 

Y  trouve  enracinés  et  le  mal  et  l'erreur, 

Il  se  fait  précéder  du  soc  de  la  souffrance. 

Et  le  sillon  fini  de  ce  labour  pieux, 

Dieu  sème,  et  sa  moisson  fait  merveille  ;  et  les  anges. 

Quand  arrivent  les  jours  de  l'été  radieux, 

En  vont  amoncelant  les  gerbes  dans  ses  granges. 

Sans  aller  jusqu'à  cet  enseignement,  M.  Louis 
Mercier  a, nous  venons  de  le  d ire,  1  habitude  de  déga- 
gerle  sens  religieux  de  ce  qu'il  voit. Le  paysan  mort 
reposant  les  doigts  enlacés  d'un  chapelet  lui  paraît 
content  et  paisible,  ainsi  couché  dans  la  fierté  de 
sa  tâche  bien  faite.  Ses  enfants  ont  des  fils;  sa 
moisson  est  belle.  Dieu  a  béni  tout  ce  qu'il  a  semé 


—  107  — 

«  et  son  grenier  est  plein  pour  la  Vie  éternelle». 
Aux  yeux  du  poète,  les  clochers  sont  des  veil- 
leurs en  prière  et  les  angélus  qui  tintent  tour  à 
tour  «  bénissent  le  matin  qui  réjouit  la  terre».  Le 
tranquille  chemin  qu'il  chante,  «  c'est  le  chemin 
qu'on  prend  pour  aller  à  la  messe  ».  Dans  la 
maison  des  siens,  le  soir,  tous  priaient  ensemble. 
II  se  rappelle  les  chères  voix  qui  disaient  dans  la 
chambre  joyeuse  et  chaude  :  «...  Et  conduisez  les 
voyageurs...»  Ils  sont  morts,  ceux  qui  pronon- 
çaient ces  mots  : 

Que  sont-ils  devenus,  les  êtres  que  j'aimais  ? 

Par  quels  chemins  confus  sont-ils  errants  dans  l'ombre  ? 

—  0  mon  Dieu,  conduisez  au  gîte  pour  jamais 

Ceux  des  nôtrcsqui  font  le  voyage  dans  l'ombre! 

Avant  de  montrer  les  paysans  attablés, M.  Louis 
Mercier  compose  une  magnifique  paraphrase  du 
Pater.  Pour  que  la  table  soit  toujours  joyeuse, pour 
que  ceux  de  la  maison  y  mangent  à  leur  faim,  il 
demande  à  Dieu  de  donner  du  pain  en  abondance, 
do  garder  les  sillons  prospères  et  les  bras  des 
laboureurs,  vaillants,  de  bénir  les  semeurs,  la 
charrue,  le  soc  et  les  bœufs,  d'étendre  de  la  neige. 


—  108  — 

l'hiver  venu,  sur  les  Liés  nés  à  peine,  de  leur 
accorder,  plus  tard,  l'eau  et  le  soleil  nécessaires. 
Mais  écoutez  le  large  lyrisme  que  le  poète  déploie  : 

Donnez-nous  des  moissons  abondantes  et  belles. 
Et  bénissez  les  moissonneurs  et  les  javelles  : 

Bénissez  ceux  qui  font  les  meules,  bénissez 

Ceux  par  qui  les  grands  chars  de  gerbes  sont  dressés; 

Bénissez  les  fléaux  dans  les  aires  sonores, 
Bénissez  les  batteurs  levés  avec  l'aurore  ; 

Bénissez  les  boisseaux,  et  bénissez  le  van 

Qui  garde  le  boa  grain  et  rend  l'ivraie  au  vent  : 

Bénissez  le  moulin,  la  meule,  et  la  trémie, 
Et  bénissez  la  huche  où  la  pâte  est  pétrie, 

Et  bénissez  le  four,  où,  dans  le  feu  vermeil. 
Le  pain  mûrit  ainsi  que  les  blés  au  soleil. 

...Dieu  très  bon,  bénissez  la  table  des  ancêtres, 
Et  donnei-nous  le  pain  de  chaque  jour,  ô  Maître  ! 

Un  Christ  est  suspendu  dans  l'humble  demeure 
que  M.  Louis  Mercier  a  chantée,  et  la  splendeur 
du  divin  regard  l'illumine  toute.  L'image  est  fruste, 
fumeuse  et  vermoulue,  si  vieille  que  l'on  ignore 
son  âge  et  que  l'on  ne  sait  pas  le  nom  de  l'ancêtre 
qui  l'accrocha  : 


—  joy  — 

Mais  ceux  qui  travaillaient  la  terre  en  craignant  Dieu 
De  fout  temps  devant  elle  ont  joint  leurs  mains  robustes 
Et  prié  le  Seigneur  pour  leurs  champs  et  pour  eux. 

Avec  sa  carrure  solide,  sa  charpente  épaisse,  ses 
membres  massifs,  il  est  semblable,  ce  Christ,  aux 
paysans  qui  l'implorent.  Il  a, comme  eux, des  bras 
noueux  et  musclés,  des  mains  fortes  de  pousseur 
de  charrue.  Comme  eux,  il  est  triste,  et  on  lit  dans 
les  profonds  sillons  creusant  sa  face,  les  soucis  et 
les  deuils  que  la  vie  grave  sur  le  front  ravagé  des 
anciens  laboureurs. 

En  une  invention  charmante,  M.  Louis  Mercier 
croit  que  Jésus,  le  «  doux  ami  des  pécheurs  ceints 
de  coi  de  «,  s'il  quittait  encore  la  maison  de  son 
père,  viendrait,  cette  fois,  chez  les  laboureurs 
fidèles  h  la  terre.  Il  se  rendrait  d'abord  le  plus 
pauvre  d'entre  eux,  travaillerait  dur  du  matin  jus- 
qu'au soir,  peinerait  dans  les  terrains  rebelles  et 
arroserait  les  sillons  de  ses  sueurs.  Il  ne  se  trahirait 
pas  et  nul  ne  soupçonnerait  sa  présence,  mais  il 
serait  le  meilleur  de  tous,  ne  se  plaindrait  pas  des 
mauvaises  saisons,  n'envierait  pas  les  semailles 
des  autres  et  bénirait  leurs  belles  moissons. 


—  110   - 

Certain  soir  seulement,  à  l  heure  tiède  où  l'on 
s'asseoit  devant  les  portes  des  logis,  il  viendrait 
vers  les  paysans  «  comme  un  frère  parmi  ses 
frères  )> ,  et  les  enseignerait  dans  le  patois  qu'ils  ont. 
Il  leur  dirait  d'aimer  les  champs  sans  avarice  et 
que  ce  ne  sont  pas  les  gerbes  d'ici-bas  qui  rem- 
plissent les  greniers  célestes.  Il  leur  dirait  que 
Dieu  a  le  droit  de  ne  pas  envoyer  le  soleil  ou  la 
pluie  aux  récoltes  et  que  son  courroux  paternel 
ne  peut  pas  être  bien  long.  Il  leur  apprendrait  la 
douceur  pour  les  bêtes  qui  peinent  plus  que  nous 
dans  nos  travaux,  et  qu'il  nous  est  défendu  de 
frapper  les  bœufs  oppressés  par  le  joug  ou  de 
blasphémer  contre  eux  quand  ils  sont  las. 

Tous  arriveraient  pour  écouter  la  voix  du  Christ 
ft  sereine  et  belle  en  l'ombre  ».  Les  hommes, 
les  femmes,  les  enfants,  accourus  des  hameaux,  se 
grouperaient  autour  de  lui,  et  leur  nombre  grossi- 
rait des  lâcherons  portant  des  râteaux  ou  des  houes, 
des  charretiers  qui  rentrent  tard,  du  meunier 
ramenant  son  âne  au  moulin,  des  gens  qui  s'en 
retournent  du  marché  de  la  ville.  Assis  ou  debout, 
ils  resteraient  là,  pensifs  : 


—  m  — 

Et  le  soir  sérail  doux  infiniment  ;  parfois 
Ton  bras  attesterai!  les  étoiles  paisibles. 
Et  quand  tu  cesserais  de  parler  un  naoment 
II  se  ferait  un  tel  silence  au  firmament 
Qu'on  entendrait  voler  les  anges  invisibles.. 


Le  Christ  connaît  la  simplesse  des  paysans.  Il 
n'ignore  pas  qu'ils  gardent,  malgré  la  mort,  une 
grande  tendresse  aux  biens  qu'ils  ont  quittés.  Il 
leur  a  donc  assigné,  pour  séjour,  un  paradis  res- 
semblant un  peu  à  la  terre.  C'est  un  immense  et 
merveilleux  domaine  favorable  à  toutes  les  cul- 
tures. Le  temps  y  est  toujours  beau.  On  y  voit 
des  moissons  vastes  comme  la  mer,  et  de  grands 
prés  où  paissent  les  troupeaux  éclatants  sous  les 
peupliers.  Puis,  on  y  voit  des  vergers  dont  les 
fruits  abondants  courbent  les  rameaux,  et  des 
coteaux  vêtus  de  la  magnificence  des  vignobles. 
Les  paysans  habitent,  avec  tous  ceux  qu'ils  ont 
perdus  et  pleures  sur  la  terre,  une  petite  maison 
pareille  à  la  demeure  de  leur  village.  Ils  se  pro- 
mènent par  les  sentiers  bordés  de  marguerites  et 
ne  travaillent  guère.  Le  dimanche  dure  toute  la 
semaine,  dans  le  paradis  : 


—  112  — 

Souvent  aussi  tu  viens  vers  eux  en  visiteur, 
Et  simplement,  comme  un  mortel  né  d'une  femme, 
Tu  t'entretiens  avec  ces  anciens  laboureurs. 
Et  tu  sais,  pour  avoir  fait  toi-même  leurs  âmes, 

Mêler  à  leur  bonheur  quelque  chose  d'humain, 
Pour  qu'ils  en  soient  joyeux  et  qu'ils  s'en  rassasient 
Sans  regretter  les  champs  cultivés  par  leurs  mains, 
Ni  la  douceur  des  maux  soufferts  pendant  la  vie  ! 


Nous  sommes,  maintenant,  certains  que  Dieu  est 
associé  à  ce  que  l'auteur  de  U Enchantée  célèbre 
le  plus  volontiers.  Néanmoins,  nous  trouvons 
l'expression  de  sa  foi  en  d'autres  poèmes  d'inspi- 
ration uniquement  religieuse  et  ce  sont  les  Sept 
Paroles,  Lazare  le  Ressuscité,  Ponce  Pilate. 

Tout  ce  qu'un  chrétien  peut  éprouver  de  douleur, 
d'angoisse,  d'amour,  de  remords,  de  repentir,  de 
désespoir  devant  le  Dieu  qu'il  a  outragé  et  qui 
s'est  immolé  pour  lui,  toute  l'humiliation  de  son 
indignité  et  l'infinie  reconnaissance  qu'il  est 
capable  de  ressentir  en  face  du  prodigieux  sacri- 
fice de  son  Sauveur,  M.  Louis  Mercier  l'a  dit  avec 
une  poignante  vérité  dans  les  Sept  Paroles.  En 
écrivant  ces  méditations  et  ces  dialogues  que  lui 


—  113  — 

ont  suggéré  les  paroles  du  Christ  durant  son  agonie, 
il  sest  égalé  aux  plus  grands  poètes  catholiques. 
Dès  les  premiers  mots  :  «  Mon  père,  pardonnez- 
leur,  car  ils  ne  savent  pas  ce  qu'ils  font  »,  le 
pécheur  tombe  à  genoux  et  confesse  ses  torts,  sa 
faiblesse  honteuse.  Il  a  trahi  le  Christ  ;  il  a  vendu 
sa  vie  pour  trente  deniers;  il  l'a  renié  plus  de  trois 
fois  ;  il  l'a  flÊigelléet  couronné  d'épines  ;  il  l'a  cou- 
vert d'une  pourpre  en  haillons  et  couché  sur  la 
croix;  il  a  offert  du  fiel  et  du  vinaigre  à  la  soif 
divine  et  fouillé  le  flanc  auguste  avec  la  lance  afin 
de  contenter  un  désir  curieux  : 


J'ai  fait  cola,  Seigneur  !  Mon  crime  est  sous  vos  yeux. 

Oh  I  ne  le  pesez  point  avec  voire  balance  ! 

J'ai  fait  cela,  Seigneur  !  Mon  crime  est  sous  vos  yeux. 


Lorsqu'au  pied  de  la  croix  j'aidais  à  vos  supplices 
Je  n'ai  pas  su  le  mal,  li('las  !  que  je  faisais, 
Lorsqu'au  pied  de  la  croix  j'aidais  à  vos  supplices. 

—  Puisque  j'ai  confessé  mes  crimes  envers  vous, 
A  vos  pieds,  ô  Jésus,  humble  comme  l'hysope, 
Puisque  j'ai  confessé  mes  crimes  envers  vous, 

Délivrez-moi,  Seigneur,  du  mal  qui  m'enveloppe! 

8 


—  114  — 

Le  poète  fait  ensuite  parler  Jésus  qui  nous 
promet  le  Paradis  au  nom  des  souffrances  qu'il  a 
endurées.  Pour  réparer  nos  fautes,  il  a  accepté  que 
les  bourreaux  comptent  tous  les  os  de  sa  chair, 
selon  la  parole  du  Prophète,  il  a  laissé  les  eaux 
de  la  douleur  déborder  son  âme,  il  a  pleuré,  plus 
faible  qu'une  femme.  Gomment  n'obtiendrions- 
nous  pas  miséricorde  ? 

Quand,  pareil  au  lépreux  assis  sur  une  pierre, 
Le  mal  t'aurait  \Hu  d'une  impure  hideur, 
Un  seul  pleur,  en  mon  nom  tombé  de  ta  paupière, 
A  ton  âme  rendrait  sa  première  splendeur. 

Dans  la  conscience  du  pécheur  et  sur  le  Gol- 
gotha,  le  drame  continue.  Nous  avons  crucifié  le 
Christ,  mais  la  vie  nous  crucifie  à  notre  tour  et 
nous  flagelle  du  plomb  de  ses  lanières.  Hélas! 
nous  ne  savons  pas,  comme  Dieu,  supporter  la 
douleur  ;  '<  notre  chair  est  plus  fragile  que  le 
chaume  »  ;  nous  sommes  tentés  de  blasphémer  le 
don  divin  de  la  souffrance.  Marie  qui  nous  a 
adoptés  pour  enfants,  bien  qu'elle  sût  ce  que  coû- 
terait notre  rachat,  ne  viendra- t-elle  pas  à  notre 


—   115  — 

secours  ?  Et  le  chrétien  qui  a  peur  de  se  révolter 
sous  les  coups  qui  le  frappent,  s^écrie  : 

0  Mère  douloureuse,  ayez  pitié  de  nous  ! 

Si  nous  nous  plaignons  de  nos  maux,  nous 
avons  également  nos  heures  de  doute.  Semblables 
au  Fils  de  l'Homme,  nous  répétons  :  «  Mon  Dieu, 
mou  Dieu,  pourquoi  m'avez-vous  abandonné  ?  » 
Nous  nous  croyons  orphelins.  L'immensité  qui 
nous  sépare  du  ciel  nous  parait  profonde  et 
morne;  nous  avons  peine  à  entrevoir  Dieu  au 
fond  de  son  éternité.  Que  n'avons-nous  été  de 
ceux  qui  entendaient  le  verbe  divin  et,  sur  les 
lacs,  au  désert,  sous  les  palmes,  touchaient  le 
manteau  radieux,  de  ceux  qui  assistaient  aux 
miracles  de  Galilée  '?... 

Nous  n'aurions  pas  courbé  nos  âmes  embrasées 
Vers  les  amours  humains  si  prompts  à  se  tarir, 
Et  qui  laissent  au  bord  des  lèvres  abusées 
Je  ne  sais  quoi  d'amer  dont  on  voudrait  mourir! 

Miracle  ineffable,  malgré  nos  révoltes  et    nos 


—   1!()  — 

doules,  le  Christ  désire  encore  notre  amour.  Il  a 
dit  :  «  J'ai  soif  ».  Lui  qui  a  élé  parfaitement  aimé 
de  Marie  et  de  Joseph,  de  Jean  et  des  pécheresses 
essuyant  ses  pieds  avec  leurs  cheveux,  lui  qui  a 
causé  la  joie  des  martyrs  et  des  ascètes,  il  a  soif 
de  l'indigne  tendresse  des  hommes.  Et  Jésus 
répond  au  misérable  confessant  son  indignité  : 

Si  tu  savais,  si  tu  savais  le  don  de  Dieu, 

Tu  me  l'apporterais  en  hâte,  ta  pauvre  âme, 

Et,  la  purifiant  démon  baiser  divin, 

En  retour  de  ton  faible  et  triste  amour  que  j'aime, 

De  ma  grâce  abreuvante  et  forte  comme  un  vin 

Pour  des  jours  éternels  je  l'emplirais  moi-môme: 

Car  ton  amour  si  trislc,  eu  vérité,  je  l'aime  ! 

Quand  sonnera  l'heure  de  notre  mort,  quand  la 
vie  s'échappera,  goutte  à  goutte,  de  notre  corps, 
tel  un  vase  fêlé  qui  laisse  fuir  de  l'eau,  murmurons 
les  suprêmes  paroles:  «  Tout  est  consommé.  Sei- 
gneur, je  remets  mon  âme  entre  vos  mains.  »  De 
l'ombre  prête  à  nous  ensevelir,  crions  vers  la  force 
et  la  lumière  du  Christ.  Réclamons  son  aide  en 
notre  agonie.  Demandons -lui  le   pain  nécessaire 


—  117  — 
au  voyageur  «  pour  ne  pas  suceomber  en  sa  roule 
infinie  »,  et  l'huile  de  ses  pressoirs  qui  trempe  la 
chair  d'une  vigueur  mystérieuse.  Et  M.  Louis  Mer- 
cier achève  cette  série  de  poèmes  qui  contiennent, 
poussées  à  un  degré  d'émotion  sublime,  les  luttes 
d'une  âme  de  croyant  et  les  phases  d'une  exis- 
tence chrétienne,  en  implorant: 

Envoyez,  pour  guider  mon  âme  en  vos  chemins, 
Un  ange  sage  et  clair  qui  marche  (levant  elle 
Et  la  conduise  au  Paradis  par  vos  chemins. 

Pour  la  verser,  iH-haut.  dans  une  cliair  nouvelle, 
Recueillez,  ô  mon  Dieu,  ma  vie  entre  vos  mains, 
Pour  la  verser,  là-haut,  dans  une  chair  nouvelle.. 

—  Et  je  vous  ehanlerui  dans  la  gloire  ♦'■leruellel 

Avec  Lazare  le  Ressuscité,  M.  Louis  Mercier 
revient  à  ses  préoccupations  essentielles,  aux  pro- 
blèmes de  la  vie  et  de  la  mort  ,et  je  ne  crois  pas 
que  1  on  ait  mieux  traduit  l'éternelle  anxiété  de 
l'homme  aux  prises  avec  l'éternelle  énigme,  que 
dans  cette  œuvre  tout  ensemble  épique,  hiéra- 
tique et  religieuse.  Elle  a   été   composée  d'après 


—  118  — 

rÉvangile,  mais  le  poète  n'a  pas  craint  de  nourrir 
son  sujet  d'épisodes  étrangers  au  texte  sacré, 
d'ajouter  son  invention  profane  au  récit  connu  et 
de  faire  intervenir  le  Christ  en  racontant  les  pre- 
mières semaines  qui  ont  suivi  la  résurrection  de 
Lcizare.  Touchera  l'Évangile,  la  responsabilité  est 
grande.  Ne  pas  l'appauvrir  ou  le  défigurer  en  y 
touchant,  la  tâche  est  presque  impossible.  Quel 
danger,  pour  un  chrétien,  de  prêter  à  la  personne 
divine  des  actes,  des  pensées, des  paroles, des  gestes 
qui  ne  furent  pas  les  siens!  Beaucoup  l'ont  essayé; 
presque  tous  ont  été  ridicules,  inconvenants  ou 
déplaisants.  Ne  m'accusez  pas  de  sévérité  et  rap- 
pelez-vous les  pièces  et  les  livres  de  M.  Jean 
Aicard, de  M.  Rostand, deM.Massenet,  de  M.  Harau- 
court,  de  Catulle  Mendès;  rappelez-vous  les  élucu- 
brations  pieuses  et  si  fâcheuses,  le  zèle  religieux  et 
déplorable  de  certains  prêtres  trop  inspirés.  Après 
ces  restrictions,  n'oublions  pas  que  M.  Louis  Mer- 
cier est  un  croyant,  non  un  aimable  dilettante,  et 
convenons  que,  loin  de  nous  choquer,  il  a  su 
dégager  de  son  œuvre  la  sublime  leçon  de  simpli- 


—  119  — 

cité, de  foi  et  d'obéissance  que  nous  donne  le  Chris- 
tianisme. 

De  quelle  manière  le  poème  a-t-il  été  conçu  et 
réalisé  ? 

Lazare,  étant  sorti  du  tombeau,  rentre  dans  la 
maison  de  Béthanie,  avec  Jésus,  Marthe  et  Marie. 
Ivre  de  joie  «  il  devine  en  ses  veines  la  chaleur 
merveilleuse  et  secrète  du  sang  ».  Le  pain  qu'il 
mange  lui  vaut  une  nouvelle  force.  Son  allégresse 
est  telle  qu'il  pleure  en  songeant  à  la  mort.  Cepen- 
dant, Jésus  s'éloigne.  Lazare  et  les  deux  sœurs 
restent  à  causer  dans  la  nuit.  Elles  racontent  au 
Ressuscité  les  douleurs  qu'elles  ont  endurées  par 
sa  mort,  leurs  larmes, leurs  sanglots,  leurs  appels, 
leurs  adieux  à  l'instant  suprême.  Elles  ont  écouté 
son  souffle  se  tarir  ;  elles  ont  senti  son  cœur 
s'affaiblir  et  se  taire  ;  elles  ont  vu  ses  yeux  se 
voiler  ;  elles  ont  touché  sa  chair  froide .  Près  du 
lit  où  il  reposait,  captif  éternel  lié  de  bandelettes, 
elles  ont  mis  leur  tunique  en  lambeaux  et  souillé 
leurs  cheveux  de  poussière  et  de  cendres.  Mais, lui, 
Lazare,  en  quittant  la  vie,   qu'a-t-il  éprouvé?  Et 


—  120  ~ 

Lazare  parle  à  son  tour.  Ce  qu'il  a  éprouvé,  avant 
de  s'anéantir,  il  ne  se  le  rappelle  pas  bien.  L'on 
ne  peut  pas  révéler  aux  vivants  ce  que  c'est  que 
la  mort.  Une  angoisse  infinie  s'empare  de  vous.  Il 
fait  froid  et  noir.  Les  paupières  s'alourdissent  et 
le  regard  s'aveugle.  La  voix  des  êtres  qui  vous 
entourent  semble  arriver  d'un  fuyant  rivage.  Et 
puis  les  adieux  vous  parviennent,  affaiblis.  Le 
silence  augmente.  Un  abîme  vous  sépare  de  l'uni- 
vers. On  est  comme  détaché  de  son  corps, de  ses 
membres  et  de  sa  chair.  Lazare  ajoute  : 

Je  vis  encor,    pourlant. 

Car  cette  obscurité 
S'emplit  confusément  d'images  Incertaines 
Faites  de  souvenirs  perdus.  Je  me  revois, 
Enfant,  sur  le  chemin  qui  revient  des  fontaines; 
Une  femme,  à  pas  lents,  chemine  devant  moi; 
Son  visage  est  voilé,  mais  je  sens  que  la  femme, 
Qui  mau-che  sans  heurter  les  pierres  du  chemin, 
Est  ma  mère  :  j'en  ai  la  douceur  sur  monûme. 
Or,  voici  que  je  veux  retenir  dans  ma  main 
Sa  tunique,  et  je  tombe.  Et  quand  je  me  relève, 
Il  fait  nuit,  je  suis  seul  ;  ma  mère  n'est  plus  là. 

L'étonnante  trouvaille  et  comme  il  est  humain, 


—  121  — 

comme  il  est  près  de  nous,  cet  agonisant  que 
visitent,  à  l'heure  terrible,  le  souvenir  de  sa  mère 
et  la  radieuse  vision  de  ses  années  d'enfance  ! 
Depuis  que  Newman  a  écrit  le  Songe  de  Géron- 
lius,  personne  n'a  exprimé  avec  une  vérité 
plus  saisissante  les  émotions  de  l'homme  qui  va 
succomber. 

Bientôt,  l'intensité  du  poème  de  M.  Louis  Mer- 
cier augmente  encore  et  le  pathétique  atteint  les 
dernières  limites.  Les  deux  sœurs  interroprent  : 


'o^ 


—  Mais  après?  Au  delà  de  la  vie  et  plus  loin 
Que  ce  monde,  n'as-tu  rien  découvert,  mon  frère? 


Lazare  ne  s'est  pas  encore  posé  la  redoutable 
question.  Le  mystère  par  lequel  les  mortels  fré- 
missent et  ti'cmblent,  il  doit  le  connaître  puisqu'il 
sort  du  tombeau,  puisqu'il  revient  de  l'inson- 
dable .Vu-delà  d'où  personne  n'est  jamais  revenu. 
L'interrogation  qui  tourmente  chacun,  et  dont 
chacun  le  tourmentera  dorénavant,  il  peut  y 
répondre.  Il  peut  révéler  le  grand  secret.  Durant 
ces  quatre   jours,    qu'a-t-il   fait,    qu'a-t-il  vu?  Il 


122  

cherche,  s'apeure,  se  désespère,  et  dit  enfin  :  «  Je 
ne  me  souviens  pas.  «  Non,  il  ne  se  souvient  pas. 
A  son  effroi,  il  sent  qu'il  a  vu  des  choses  «  plus 
qu'humaines  »  et  entendu  «  ce  que  jamais  nulle 
oreille  n'ouït  ».  Hélas  !  son  merveilleux  songe 
est  vague,  incertain,  imprécis.  Il  ne  sera  point 
permis  au  Ressuscité  de  confirmer  la  parole  du 
Christ,  de  vaincre  les  cœurs  de  ceux  qui  n'ont  pas 
la  foi  en  proclamant  la  vérité  du  sépulcre.  Il  ne  se 
souvient  pas  : 

Un  infrangible  sceau 
Est  posé  sur  ma  lèA-re  et  me  ferme  la  bouche. 
Comme  on  fait  d'un  trésor  caché  dans  un  caveau, 
J'explore  en  tâtonnant  ma  mémoire,  et  ne  touche 
Que  l'ombre  insaisissable  et  que  le  vide  noir. 
Je  ne  me  souviens  pas  !  Que  dirai-je  à  mes  frères, 
Que  dirai-je  aux  vivants  lorsqu'ils  voudront   savoir. 
Comme  vous,  le  secret  que  je  devrai  leur  taire? 

Je  ne  me  souviens  pas  I  Je  ne  me  souviens  pas  1 

L'idée  de  M.  Louis  Mercier  est  tout  àfait  puissante 
et  belle  et  nous  nous  apercevons  davantage  de 
son  mérite  et  de  son  originalité  en  comparant  son 
Lazare  au  poème  inspiré  à  M.  Léon  Dierx  par  le 


—  123  — 

même  sujet.  Il  s'en  faut  que  M.  Léon  Dierx 
atteigne  une  telle  grandeur.  Pour  lui,  le  Ressuscité 
est  un  malheureux  qu'un  mauvais  rêve  a  troublé, 
et  qui  marche  «grave  et  seul  »,  ne  comprenant 
plus  rien  «au  vil  bourdonnement  de  la  terre», 
dégoûté  de  recommencer  la  vie,  de  se  «  reprendre 
aux  soucis  de  ce  monde  »,  effaré  et  plein  d  horreur 
de  rapporter  du  tombeau  «  la  science  interdite  à 
l'avide  univers  »  : 


11  allait,  chancelant  comme  un  enfant,  lugubre 
Comme  un  fou.  Devant  lui  la  foule  au  loin  s'ouvrait. 
^'ul  n'osant  lui  parler,  au  hasard  il  errail, 
Tel  qu'un  homme  étouffant  dans  un  air  insalubre. 


Parfois  il  frissonnait,  comme  on  fait  dans  les  fièvres. 
Et  tout  prêt  à  parler,  il  étendait  la  main  ; 
Mais  le  mot  inconnu  du  dernier  lendemain, 
Un  invisible  doigt  l'arrêtait  sur  ses  lèvres. 

Le  Lazare  de  M.  Léon  Dierx  possède  le  terrible 
secret,  et,  ce  secret  qui  l'épouvante,  il  n'a  pas  le 
droit  de  le  révéler.  Le  Lazare  de  M.  Louis  Mercier 
ne  se  souvient  pas,  lui   qui  a  reçu  de    Dieu  la 


—  124  — 

preuve  de  bonté  la  plus  étonnante,  et,  de  la  sorte, 
il  a  toute  l'infirmité  de  la  nature  humaine  con- 
damnée à  l'oubli  de  ses  meilleures  joies  et  de  ses 
pires  tristesses,  il  symbolise  l'ingratitude  du 
pécheur  que  Dieu  aide,  console  et  visite  sans 
obtenir  de  lui  un  parfait  amour,  une  soumission 
absolue.  Entre  ces  deux  conceptions,  la  païenne  et 
la  chrétienne,  quelle  différence! 

Revenons  à  l'œuvre  de  M.  Louis  Mercier.  Ayant 
répondu,  Lazare  reste  très  pâle,  la  sueur  aux 
tempes.  Marthe  et  Marie  ont  pitié  de  sa  misère. 
Elles  le  consolent.  Marthe  l'engage  à  jouir  pai- 
siblement de  la  vie  et  à  ne  pas  se  préoccuper  de 
ces  étranges  problèmes.  Elle  dit: 

Si  le  Maître  divin  qui  t'a  ressuscité 
Ne  te  délivre  pas  de  l'oubli  qui  t'atterre, 
Nous  n'avons  qu'à  bénir  sa  sainte  volonté. 
Peut-être  il  n'est  pas  bon,  il  n'est  pas  salutaire 
Aux  hommes  d'être  instruits  de  toute  vérité. 

Marie  parle  à  son  tour.  Qu'avons-nous  besoin 
de  savoir  ce  que  font  les  justes  endormis  dans  la 
tombe  1  N'avons-nous  pas  entendu  la  parole   du 


—  125  — 

Maître? Ne  sommes-nous  pas  certains  de  nous 
réfugier  clans  l'amour  du  Seigneur,  de  trouver  un 
lieu    d'ombre  et   de  paix,    et   de  ressusciter   un 


jour  ?. 


Le  Christ  est  boa,  le  Christ  est  vrai,  le  Christ  est  beau, 
Et  je  n'ai  pas  besoin  d'en  savoir  davantage. 

L'enseignement  du  Christianisme  est  contenu, 
tout  entier,  dans  ces  mots.  La  sérénité  et  le 
bonheur  sont  dans  la  foi.  Il  n'est  pas  nécessaire 
que  l'évidence  de  l'autre  vie  soit  prouvée  à 
Ihorame.  La  curiosité  est  de  l'orgueil.  Il  ne  nous 
appartient  pas  de  pénétrer  les  desseins  de  Dieu  et 
nous  devons,  au  contraire,  humilier  notre  intel- 
ligence devant  lui,  l'aimer,  n'attendre  rien  que  de 
sa  tendresse. 

M.  Louis  Mercier  aurait  pu  terminer  ici  son 
poème.  Il  a  préféré  le  continuer  et  peindre  une 
suite  de  tableaux  dramatiques. 

Le  lendemain  de  sa  résurrection, Lazare  en  proie 
à  son  tourment  que  n'ont  pas  dissipé  les  exhor- 
tations des    deux    femmes,  gagne    la  campagne. 


—  126  — 

Près  de  lui,  passe  un  cortège  nuplial,  et  les  jeunes 
gens,  les  jeunes  filles  chantent  les  mots  du  Can- 
ligue  des  Cantiques  •• 

Mets  un  sceau  sur  ton  cœur,  mets  un  sceau  sur  ton  Ame  ; 

L'Amour  est  fort  comme  la  Mort. 
Toute  l'eau  de  la  mer  n'éteindrait  pas  sa  flamme  ; 

L'Amour  est  fort  comme  la  Mort  ! 

Oui,  l'amour  est  le  maître  de  la  mort.  L'amour 
chassera  la  tristesse  vague  et  le  trouble  sans  nom 
de  Lazare .  Il  conduira  sous  son  toit  une  épouse 
chérie  qui  lui  donnera  des  fils  nombreux.  Il 
aimera  au  lieu  de  sobsliner  à  retrouver  la  trace 
de  souvenirs  éteints.  Il  vivra.  Mais,  hélas!  ce  n'est 
plus  de  l'amour  qu'éprouve  pour  lui  Lia,  de  Beth- 
phagé,  c'est  de  la  crainte.  Lazare,  à  ses  yeux, 
n'est  plus  un  homme  ;  il  est  celui  que  Dieu  a  mar- 
qué de  son  signe,  celui  qui  porte  la  grandeur  du 
prodige.  Craintive,  Lia  s'éloigne  et  Lazare  demeure 
solitaire  et  désespéré. 

Tandis  qu'il  continue  sa  route,  le  Ressuscité  voit 
accourir  la  foule  informée  du  miracle.  Lesouvriers 
des  champs  et  de  la  cité,  les  moissonneurs,  les 


—  127  — 

vignerons,  les  forgerons,  les  tisseurs,  les  potiers, 
les  marchands,  se  pressent  au-devant  de  lui.  Les 
femmes,  les  infirmes,  les  boiteux,  les  lépreux,  les 
aveugles,  arrivent  de  tous  côtés.  Une  mère,  dont 
l'enfant  est  enterré  depuis  trois  jours,  tombe  aux 
pieds  de  Lazare  et  lui  demande  : 

—  Toi  qui  reviens  du  tombeau,  je  l'adjure, 
Parcelle  dont  le  sein  t'a  porté  de  longs  mois. 
Par  le  cri  d'allégresse  et  le  cri  de  torture 
Dont  elle  a  salué  la  lumière  pour  toi  ; 
Je  t'adjure,  par  les  entrailles  de  ta  mère. 
Toi  qui  t'es  relevé  d'entre  les  morts,  dis-moi, 
Ce  que  font  les  enfants  que  l'on  a  mis  en  terre! 
Où  vont-ils  ?  Ont-ils  faim  ?  Ont-ils  peur  ?  Ont-ils  froid  ? 
Et  que  deviennent-ils  sans  leur  mère  dans  l'ombre? 
Le  mien  était  si  frêle!  11  pleurait  pour  un  rien, 
11  avait  peur,  le  soir,  quand  la  chambre  était  sombre. 
Alors,  je  réchauffais  ses  doigts  entre  les  miens  ! 
Oh  !  lorsqu'il  vit  la  mort  s'approcher  pour  le  prendre 
Comme  il  serrait  mon  cou  avec  ses  petits  bras. 
Blottissant  contre  moi  son  corps  farouche  et  tendre  ! 
Elle  me  l'a  pris  quand  même  I... 
0  Lazare,  pitié.  Dis-moi  ce  qu'il  faut  croire... 
Les  enfants  qu'on  nous  prend  nous   seront-ils  rendus  ? 
Comment  les  retrouA-er  en  cette  foule  noire 
Oii,  parmi  tant  de  morts,  ils  errent  confondus  ? 


—  428  — 

Anxieuse,  elle  attend  la  réponse, et  tous  attendent 
avec  elle.  Lazare  a  les  larmes  aux  yeux  ;  ses 
lèvres  remuent;  il  va  parler;  non,  il  s'enfuit. 
Chacun  le  conspue  et  se  moque  de  lui.  Poursuivi 
de  rires,  de  sarcasmes  et  d'insultes,  il  disparaît. 

Honni  de  la  foule,  délaissé  de  celle  qu'il  aime; 
ignorant  le  secret  qu'on  réclame  de  lui,  le  Ressus- 
cité sent  s'accroître  sa  douleur  et  son  incertitude. 
Il  accepte  ce  que  Dieu  a  résolu,  mais  qu'exige- 
t-il  ?  Lazare  voudrait  connaître  «  la  parole 
sublime  dont  la  terre  est  avide  »  : 

Pourquoi  des  profondeurs  m'avoir  fait  revenir 
Si  vous  ne  voulez  pas  que  ma  bouclie  profère 
Le  secret  éternel  dont  ils  sont  anxieux  ? 

Alors,  le  tentateur  s'approche.  Pourquoi  Lazare 
invoque-t-il  l'aide  du  ciel  ?  Le  ciel  est  trop  loin  de 
nous  ;  il  n'écoute  pas  nos  plaintes  et  rit  de  nos 
ennuis.  Pourquoi  Lazare  veut-il  rapporter  une 
vérité  de  l'ombre  inférieure  et  la  crier  à  ses 
frères?  11  n'y  a  rien  au  delà  du  tombeau.  Les 
morts  sont  morts.  Dieu  lui-même  ne  peut 
enfreindre  l'immuable  loi  par  laquelle  tout  grandit. 


-^  129  — 

meurt  et  se  remplace.  Lazare  se  trompe  ;  il  n'est 
pas  ressuscité.  L'ordre  sacré  de  l'univers  ne  souffre 
pas  cette  injure.  S'il  était  permis  aux  morts  de 
parler,  ils  avoueraient  que  tout  est  fini  quand  on 
les  couche  dans  la  terre  : 

Puis  ils  diraient  :  «  Vivants,  vivants  :  aimez  la  Vie 

Si  courte;  aimez  le  corps  si  fragile  ;  vêtez 

De  pourpre  et  de  lin  pur  la  chair  si  tôt  ravie. 

Hâtez-vous  pour  la  joie  et  pour  la  volupté  ! 

Soyez  ivres  de  vin  et  du  souffle  des  femmes, 

Jouissez  de  vos  jours,  et  goûtez  le  soleil  !  » 

Tel  est  le  grand  secret  que  la  tombe  proclame. 

Les  morts    pour  les    vivants  n'ont  pas  d'autre  conseil. 

Cependant  les  Anciens  et  les  Prêtres,  sectateurs 
de  la  Loi  et  juges  au  Sanhédrin,  réunis  chez 
Caiphe,  se  sont  inquiétés  du  miracle  qui  étend  la 
renommée  et  affirme  le  pouvoir  du  Christ.  Ils  ont 
décidé  la  perte  de  Lazare,  à  moins  qu'il  ne  recon- 
naisse n'être  pas  descend!  au  séjour  des  morts  et 
ne  proclame  l'imposture  de  son  maître.  Le  pru- 
dent Sadoc  transmet  ces  propositions  au  Ressus- 
cité dont  la  maison  est  cernée  par  un  peuple  ivre 
et  furieux  que  les  Anciens  ont  séduit. 


—  130  — 

Du  coup,  Lazare  oublie  ses  cloutes  et  ses  tris- 
tesses ;  il  repousse  les  tentations  qui  rassaillaient 
tout  à  Theure.  Transfiguré,  il  comprend  ce  que  le 
Messie  réclame  de  lui.  Son  rôle  n'est  pas  de  pro- 
clamer des  secrets  surhumains,  mais  d'offrir  sa 
vie  en  holocauste,  de  mourir  en  témoignant  la 
vérité.  Hardiment,  il  s'avance  et  harangue  la 
foule  : 

—  Quel  est  celui  qui  parmi  vous 
Marche  comme  un  semeur  aux  mains  pleines  de  vie  ? 
Quel  est  celui  qui  dit  des  mots  simples  et  doux 
Dont  la  vertu  guérit,  console  et  réconforte? 
Quel  est  celui  qui  dit  aux  aveugles  :  Voyez! 
Aux  boiteux  :  Marchez  I  Au  paralytique  :  Emporte 
Le  grabat  où  le  mal  tient  tes  membres  liés  ! 
Au  lépreux  :  Que  ta  chair  soit  pure  et  rajeunisse! 
Celui  dont  on  ne  peut  effleurer  le  manteau 
Sans  que  quelque  bienfait  merveilleux  en  jaillisse? 
Quel  est  celui  qu'on  voit  commander  au  tombeau 
Et  qui  d'un  seul  appel  de  sa  voix  surhumaine 
Du  sépulcre  étonné  fait  se  lever  les  morts? 
C'est  Jésus!  C'est  le  Christ! 

Les  haineuses  clameurs  montent.  Les  pierres 
volent.  Lazare  est  près  de  succomber,  quand  le 
dcudIc,    saisi  brusquement  d'une  panique  inex- 


—  131  — 

plicable,  est  obligé  de  s'enfuir.  Jésus  apparaît. 
Lazare  lui  raconte  ses  tortures  récentes,  et  le 
Christ  reprend  et  développe  la  grande  et  belle  leçon 
que  Marthe  et  Marie  donnaient,  il  y  a  un  instant,  à 
leur  frère  : 

Quand  tu  les  instruirais  des  mystères  sublimes, 

Les  hommes  de  ce  monde  en  seraient-ils  meilleurs? 

Lucifer  a  roulé  dans  l'éternel  abîme, 

Pourtant  il  contemplait  la  face  du  Seigneur  ! 

Ne  t'afflige  donc  pas  d'un  oubli  salutaire. 

Laisse  ton  cœur  troublé  reposer  dans  ma  paix 

Et  sache,  dans  l'amour,  adorer  et  te  taire  I 

L'abondance,  le  mouvement,  les  larges  images, 
l'intensité  dramati(]ue  de  Lazare  le  Ressuscité  se 
retrouvent  dans  la  pièce  en  deux  actes  que  M.  Louis 
Mercier  a  intitulée  Fonce  Pilate,  mais  non  les 
libertés  d'invention  qu'il  a  prises  une  première 
fois.  En  écrivant  Ponce  Pilale  le  poète  semble,  au 
contraire,  avoir  soigneusement  évité  de  s'écarter 
de  tout  ce  qui  n'est  pas  conforme  à  l'Evangile  ou  à 
la  tradition.  Il  a,  du  reste,  tiré  le  meilleur  parti  de 
son  sujet,  et  Ponce  Pilate,  avec  sa  lâcheté  et  sou 
ambition.  Procula,  avec  son  amour  maternel  et 


—  132  — 

sa  terreur  du  coupable  jugement,  ont  un  puis- 
sant relief.  Je  ne  m'attarderai  pourtant  pas  à  ce 
drame,  malgré  sa  valeur.  Nous  avons  déjà  adressé 
à  M.  Louis  Mercier  des  éloges  analogues  à  ceux 
(pi'il  mérite  et  nous  ne  pouvons  que  nous  borner 
à  constater  que  Ponce  Pilate  est  une  nouvelle 
preuve  de  la  religieuse  ferveur  de  l'auteur  de 
U  Enchantée. 


VI 


L'œuvre  de  M.  Louis  Mercier  n'est  point  achevée 
et  il  nous  réserve,  j'en  suis  sur,  de  belles  et  nom- 
breuses surprises.  Mais,  s'en  tiendrait-il  aux  recueils 
qu'il  a  publiés,  il  mériterait  encore  d'être  considéré 
comme  l'un  de  nos  meilleurs  poètes.  Il  l'est  par 
sa  forme  sobre  et  disciplinée,  par  le  nombre  et  la 
(jualité  de  son  invention,  par  sa  faculté  de  traiter 
les  sujets  les  plus  familiers  et  les  plus  grandioses, 
par  son  aptitude  à  tirer  de  son  instrument  les 
plus  frêles  accords  et  les  plus  puissantes  harmo- 
nies. Capable  de  nous  ravir  ou  de  nous  faire  trem- 
bler, il  sait  traduire  la  douceur  d'une  habitude 
quotidienne  etle  charme  d'une  simple  émotion, non 
moins  que  nos  alarmes  les  plus  pathétiques  et  nos 


—  134  — 

plus  hautes  préoccupations.  Il  a  le  respect  eï 
l'amour  de  la  vie  qu'il  sanctifie  en  l'exprimant  ; 
il  nous  enseigne  le  culte  de  notre  passé  et  la 
nécessité  d'une  discipline  ;  il  nous  apprend  le  sens 
divin  de  nos  actes  ;  il  nous  dévoile  la  vie  mysté- 
rieuse et  sacrée  des  choses. Ce  sont  là  les  thèmes 
d'une  noble  et  probe  poésie  et  M.  Louis  Mercier 
les  a  traités,  sans  défaillance,  en  artiste  éloquent, 
adroit  et  sincère.  Aussi  bien  il  n'est  point  inférieur 
à  lui-même  quand  il  nous  atteste  la  nécessité  de  la 
foi  consolant  nos  tristes  existences  et  dissipant  nos 
angoisses,  quand  il  nous  persuade  d'être  dociles  à 
la  divine  volonté,  et  les  pieuses  effusions  des  Sept 
Paroles,  le  grave  lyrisme  de  Lazare  le  Ressuscité 
valent  les  Voix  de  la  Terre  et  du  Temps  ou  le 
Poème  de  la  Maison.  Qu'il  nous  plaise  d'envisager 
l'œuvre  de  M.  Louis  Mercier  sous  son  aspect  des- 
criptif, pittoresque,  évocateur  et  sentimental  ou, 
seulemfnt,  sous  son  aspect  religieux,  il  a  droit,  je 
le  répète,  à  une  place  excellente. 

Louvencourt,  Paris.  Octobre-novembre  1911. 


IMPRIMERIE    JOUVE    ET    C'%     10,     RUE    RACINE,    PARIS 


BINDING  C-CT.  JUL  15)970 


PQ  Bereaucourt,   Albert  de 

2625  Louis  Mercier 

E52Z65 


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